Rivemorte, Chap.9

Publié le par Blanche

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Le réveil est difficile, pour le jeune voleur. C'est avec un arrière-goût amer qu'il se prépare et qu'il traverse le marché habituel. Il ne saurait expliquer cet étrange sentiment qui l'habite depuis qu'il est rentré chez lui hier. La coïncidence des armoiries le trouble, évidemment. Mais il ignore comment trouver les réponses aux multiples questions : il ne peut tout de même pas aller dénicher les Clamadinis dans leur exil pour leur demander ce qu'ils savent d'une ombrelle maléfique ?
Et puis, il y a cette femme, dans le médaillon, au regard troublant. Elle l'a poursuivi jusque dans ses rêves sans lui laisser une minute de répit. Et maintenant, alors qu'il se coule entre les badauds et qu'il salue la drapière qui rougit, comme d'habitude, il en viendrait presque à regretter son geste. Pourtant, il en a chapardé, des breloques, et certaines même plus précieuses encore. Il est entré dans l'intimité de nombreuses demeures, fouillant sans scrupules leurs possessions les plus personnelles. Alors pourquoi cette fois, il a tant de mal à le vivre ? Parce que ce sont les derniers fragments d'une vie noble et fière ? A cause du regard de la femme du médaillon ?

L'Hermine Affamée est déserte quand il y pénètre. Alwin est égal à lui-même, et ne lui décroche pas un mot en le servant. Qu'importe, Elland n'est de toutes façons pas d'humeur à discuter avec lui. Il s'est installé à la table du fond, et s'est plongé dans ses souvenirs. Moerteg. Ce même goût amer lui avait serré la gorge après le vol d'une vieille femme, d'apparence riche et noble. Ils en avaient ri à gorge déployée, dans leur repaire, un simple passage souterrain que personne n'empruntait jamais. Ils étaient fiers d'eux car leur rapine avait rapporté pas mal d'argent. Pour le gamin des rues, ça signifiait plusieurs repas décents, et peut-être même quelques nuits au chaud dans une auberge. Et pour Elland, c'était un exploit de plus à accrocher à son tableau de chasse, et un sacré pied-de-nez au paternel, qui nourrissait l'espoir de voir ses fils suivre sa trace. Et pourtant, quand il avait pris le chemin du retour jusqu'à la garnison, ce fameux goût amer lui avait rempli la bouche jusqu'à sécher toute salive.
Et à peine arrivé chez lui, il avait compris. Son paternel l'attendait devant la porte, furieux. Dire qu'il avait passé une abominable fin de soirée serait un euphémisme. Et ce n'était qu'un début.
La vieille femme s'était plainte à la garde, en fournissant une description détaillée et terriblement précise de ses voleurs. Et le paternel n'avait pas tardé à faire le rapprochement avec les sorties de son rejeton. Le lendemain, Moerteg fut arrêté. Par peur des coups et des geôles, il avait rejeté toute la faute sur Elland. Après une correction dont il en garde encore les traces aujourd'hui, son père l'avait jeté à la rue, en le menaçant du pire s'il osait revenir. Ce fut son ultime pied-de-nez au paternel. Et la dernière fois qu'il se lia d'amitié à un être doué de parole.

Alwin vient récupérer l'assiette désormais vide, sa manière polie de dire qu'il est temps pour Elland de libérer la table et d'aller traîner sa carcasse ailleurs. Maugréant, Elland sort de l'auberge, et se fond dans la masse de badauds et de chalands. Puis, flânant dans les ruelles, il se rend jusqu'à la minuscule boutique d'un cordonnier. Il en salue le propriétaire d'un geste de la tête avant de s'aventurer dans l'échoppe. Thémus, le propriétaire, est un solide gaillard de près de deux mètres, aux larges épaules. Son visage rude est en permanence plissé par des rides de mécontentement sur le front. Une épaisse moustache, aussi brune que ses cheveux courts, vient compléter l'image de cet avenant commerçant. A dire vrai, la première fois qu'Elland l'a vu, il a fait demi-tour. Parce qu'il fait vingt centimètres de moins que lui, et qu'il pèse sans doute une centaine de livres de moins, il ne se sentait pas de faire des affaires avec un tel colosse. Mais à l'époque, il était enfoui dans les problèmes jusqu'au cou, et il n'avait pas grand chose à perdre. Thémus fut une bonne surprise : peu commode, certes, mais aussi honnête qu'un receleur peut l'être. Confectionner des chausses n'est qu'un simple passe-temps pour lui, et aussi une excellente couverture pour dissimuler des activités moins honnêtes.

Thémus l'entraîne dans l'arrière boutique, et l'invite à s'asseoir. Autour d'un verre d'hydromel, ils discutent un moment affaire, avant que le cordonnier ne lui annonce :


- C'est la pagaille en ce moment. A cause de la guerre au Sud. Du coup, les gens sont plus frileux. J'arrive déjà pas à vendre les autres bijoux. Faudra attendre avant que je t'achète les tiens.

Elland hoche doucement la tête, avant de prendre une longue gorgée liquoreuse. Il cache toujours l'origine exacte des breloques qu'il ramène, même s'il se doute qu'un connaisseur comme Thémus peut aisément la deviner. Mais aujourd'hui, il n'a rien amené, il s'est contenté de décrire les bijoux. Et finalement, ce refus, ça l'arrange plutôt. Étrangement, il n'a pas envie de s'en séparer. Mais c'est la mine vaguement contrite du receleur qui lui met la puce à l'oreille. Ce colosse qui ne craint rien ni personne se dandine en se grattant le crâne, comme un gamin pris en faute. Aussitôt, Elland prend son air suspicieux, les yeux plissés et le menton en avant, et se penche vers Thémus.

- Baliverne ! Tu affabules ! Les habitants de Rivemorte se fichent bien de la guerre au Sud. Elle ne viendra jamais jusqu'à la capitale, ils le savent très bien. Et quand même, ça ne les empêchera pas d'acheter des babioles discrètes pour pouvoir placer leur argent en sécurité.

Le cordonnier pâlit, découvert, et toussote, gêné. S'il n'était pas si furieux de s'être fait mener en bateau, Elland le trouverait presque touchant. Mais il insiste :

- Tu m'as menti, Thémus. Moi qui t'estimais honnête !

Piqué au vif, ce dernier réplique :


- Je le suis. C'est toi, avec ton caractère de cochon, qui me force à te mentir, sinon tu ne m'aurais jamais écouté !
- J'écoute toujours les conseils. Dis-moi la vérité !

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