Rivemorte, Chap.10

Publié le par Blanche

Le colosse termine son verre cul-sec, comme pour se donner du courage, et se ressert de l'hydromel. Après une longue inspiration, il avoue :

- Ton escapade, l'autre jour, n'est pas passé inaperçue. Les gardes de la demeure de Cabord n'ont pas leur langue dans la poche, et ils sont assez revanchards. Qu'une fripouille pénètre dans la bâtisse à leur insu, qu'elle pille leurs possessions, et qu'elle parvienne à s'échapper leur reste en travers de la gorge. Leur fierté en a pris un coup.

La demeure de Cabord. Cette virée qui a failli tourner au fiasco à cause de cette maudite ombrelle. Elland hoche doucement la tête, pour signifier son attention, mais le cordonnier ne semble pas décidé à poursuivre.


- Continue.
- Ils sont furieux. Et ça a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Sur ordre du gouverneur, les gardes privés des nobles demeures, la milice et la garnison écument les rues pour se débarrasser de la lie de la société.. Ils organisent des rondes toutes les nuits. Les mendiants, les filles de joie, les assassins, les voleurs, ils n'épargnent personne. Ils les exilent à Terregrise. Ils fouillent les repaires des bandes. Ils arrêtent les suspects, et les font parler.

Elland déglutit un peu trop bruyamment. Terregrise est une ville à l'extrême nord du pays, qui porte bien son nom. Enfouie sous la neige six mois par an, c'est une ville sinistre, où les exilés sont condamnés à extraire les ressources naturelles : charbon, minerais et bois. L'espérance de vie là-bas doit avoisiner les deux ans. Quant aux méthodes pour faire parler les indélicats qui ne respectent pas la loi, il les connait parfaitement. Et honnêtement, il ne tient pas à réitérer l'expérience. Sale temps, donc.

- Ne t'inquiète pas, Thémus, je serais très prudent.
- Voilà. C'est pour ça que je ne voulais pas t'en parler. Je ne te dis pas d'être prudent, Elland, mais d'arrêter. De te mettre au vert le temps que les choses se tassent.
- Ils ne me font pas peur ! Ils ne m'attraperont pas.
- Ne te sur-estimes pas, Elland, c'est le meilleur moyen pour finir à Terregrise.
- Mais j'ai besoin de voler !

Le voleur s'est exclamé un peu trop fort, et Thémus, d'un froncement de sourcils, lui fait réaliser son erreur. Bien que la boutique soit déserte, ce n'est pas le moment de se faire remarquer inutilement.


- Je sais que tu as de l'argent de côté. Et au besoin, je peux t'en prêter exceptionnellement. Mais tu dois suspendre tes escapades.
- Tu restes bien, toi !
- Oui, je reste. Ma famille est ici, j'ai un métier convenable, et les objets compromettants sont en lieu sûr.

Elland termine son verre. Il n'arrivera pas à avoir le dernier mot. Et il déteste ça.


- Je vais faire une pause, alors. Tu as raison. Inutile de courir des risques inconsidérés.

Thémus le dévisage, soupçonneux. Il n'est pas dupe, mais il sait également il ne pourra pas l'empêcher de faire ce qu'il veut. Il a fait son maximum.

- Repasse ici de temps en temps, si tu veux des nouvelles.
- J'ouvrirais les oreilles.
- Je suis très sérieux, Elland. Tu es l'un de mes fournisseurs les plus rentables. Je ne veux pas que tu finisses tes jours à Terregrise.
- Te fais pas de mouron, tout ira bien pour moi.

Sur ces paroles, Elland remercie le receleur pour l'hydromel et quitte la boutique. Il ne tient pas à s'arrêter. S'il reste dans sa tanière pendant deux semaines, il va devenir complètement fou. Et puis, ils n'arrêtent que les incompétents qui ne savent pas être discret. Ce qui n'est pas son cas. Du moins, tant que les ombrelles maléfiques ne se mettent pas en travers de son chemin.

Pour regagner son abri, il doit passer à nouveau par le marché. Un léger sourire aux lèvres, il s'empare d'une fleur sur un étal, suffisamment discrètement pour que la matrone qui le tient ne le voie pas faire, et s'approche souplement de la drapière. Il arbore son plus beau sourire charmeur, lui tend solennellement la pivoine pourpre avant de lui chuchoter :


- Me ferez-vous l'honneur d'accepter, gente dame ?

Le teint de la gente dame en question vire au rouge brique, et avant qu'elle n'ait eu le temps de baisser la tête, il a pu détailler son visage. En réalité, il l'a remarqué dès son premier jour de travail sur le marché. Parce qu'il y passe tous les jours, il en connait tous les chalands. Et ce n'est pas son genre de rater une charmante demoiselle fraîchement arrivée. Elle est jolie, très jolie même, avec son petit nez mignon, ses lèvres roses et ses yeux de biche. Mais ses longs cheveux blonds cachent trop souvent cette merveille. En attendant sa réponse qui tarde à venir, il observe sa robe, faite d'un tissu gris grossier et mal coupé. Elle n'est pas riche, ça se voit, mais le vêtement est propre et parfaitement rapiécé. Et malgré un ensemble trop large, on devine parfaitement des formes plus qu'attirantes sur lesquelles il …

- Merci.

Elle coupe court à ses fantasmes, mais il ne lui en tient pas rigueur. Sa voix est douce comme un pétale de fleur. D'une main tremblante et abîmée par les travaux manuels, elle s'empare de la pivoine. Elle n'ajoute rien, et lui, il préfère s'éloigner, non sans l'avoir complimenté une dernière fois. C'est indéniable, elle lui plait. Pourtant, même s'il lui faisait la cour et qu'elle répondait à ses avances, quelle vie pourrait-il lui offrir ? Une vie de dangers et d'illégalité ? Elle semble trop pure pour accepter de vivre avec un vulgaire voleur. Et son père a sans doute d'autres projets pour elle. Alors, il doit se contenter de la faire rougir. Et bien que la solitude lui pèse parfois, elle est nécessaire s'il ne veut pas terminer sa vie prématurément, suspendu par la gorge à une corde.

Cette rencontre lui a presque fait oublier l'avertissement de Thémus, et il n'y repense qu'une fois arrivé dans sa mansarde. Se faire tout petit, laisser passer le temps. Il va devenir fou ! Pour s'occuper l'esprit autant les mains, il entreprend de ranger sa tanière, replaçant les pièges sur la porte pour s'assurer la tranquillité, tirant les draps de son lit. Sa logeuse se contente d'encaisser le loyer, elle qui, d'habitude, se charge du ménage. Mais il ne laisse personne entrer dans son repaire, et elle ne se plaint pas d'avoir moins de travail. Très vite, ces quelques rangements effectués, il tourne en rond. S'il savait qu'il pouvait voler quand il en a envie, il n'aurait pas ce problème. Sauf que ce n'est pas le cas, et il brasse l'air, angoissé. Avisant les reflets sanglants du soleil sur les murs de chaux, il décide d'aller au lavoir. A cette heure, les femmes sont parties. Fort de cette bonne résolution, il s'y rend, et frotte le tissu, perdu dans ses pensées. La drapière accepterait-elle qu'il l'invite à dîner ? Ou au moins à boire une tisane ? Tout dépend de son père, sans doute.
Elland se réprimande à voix basse. Quel idiot. C'est inutile d'aller boire une tisane avec elle. Déjà, le goût est vraiment infect. Et puis, que ferait-il ensuite ? Elle n'est pas faite pour lui. Et lui n'a pas besoin de prendre plus de risques.
Le bruit des bottes martelant le pavé le fait soudainement sortir de ses rêveries. La garde !

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