Rivemorte, Chap.116

Publié le par Blanche

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Les geôles, habituellement réservées aux miséreux et aux crapules de tout bord, sont désormais remplies d'autres crapules, plus propres sur elles, plus suffisantes, mais pas moins coupables. Sûrement plus, en fait. Il n'y a pas de registre. Aucune certitude quant aux identités des personnes emprisonnées ici. Les hommes qui servent de gardiens, des truands, des commerçants, ne savent rien. Ceux qui étaient pris à partie par la foule, ceux qui étaient trop bien habillés, ceux qui grouillaient dans le palais sont là. L'organisation viendra plus tard. Peut-être.

Il leur faut près d'une heure, à observer à travers les barreaux des portes, pour repérer Tanorède Guevois. Sans douceur, il est extrait de la cellule surpeuplée et conduit dans ce qui fut la salle de torture. Ses riches habits ne sont plus que des loques, souillés de sang, de boue et d'autres matières non identifiables. De son parfum délicat, il ne reste que puanteur. Et cet homme, si prétentieux, si hautain, n'est désormais plus qu'un corps recroquevillé sur la chaise d'interrogatoire, tremblant et misérable. Une large tâche assombrit le devant de son pantalon. Méandre ricane en le voyant ainsi, glaçant le sang d'Elland.

Maelenn se tient immobile, sur le seuil de la porte, blême. Elle découvre avec effarement les lieux, le sang qui a imprégné le sol et les instruments. Elland est figé, lui aussi, et revit les moments passés dans une salle semblable, quand il était entre les mains du Comain. C'est la vision de pinces acérées, flottant à hauteur de visage, encore souillées de sang séché, qui le tire de ses souvenirs. Ménandre se tient face à Tanorède, fier de son effet. Car le bourgeois sanglote désormais, persuadé que ce gamin des rues, famélique et doté de pouvoirs magiques, va faire usage des instruments présents sur sa noble personne.

- Ménandre, repose ça tout de suite !

Étonnement, le gamin s'exécute. Guevois ne semble pas spécialement rassuré, et promet, dans un balbutiement à peine compréhensible, de tout avouer. L'heure n'est plus à la commisération. D'une voix sèche, Elland lui ordonne de parler. Les mots sont à peine audibles, bégayés, mais compréhensibles :

- J'ai batifolé avec les servantes. Elles étaient à mon service, après tout. Elles étaient bien payées pour me servir.

Elland réprime un grondement et s'avance d'un pas. Dans un sursaut de terreur, le bourgeois se tasse un peu plus sur le siège, comme s'il voulait se fondre dans le bois.

- J'ai fait battre et renvoyer un palefrenier, pour une faute qu'il n'avait pas commise.
- Ce n'est pas ce que je veux savoir. Je veux connaître ton implication dans l'enlèvement de Ménandre.

Le regard rendu fou par la terreur, Tanorède dévisage le gamin, qui aborde un sourire menaçant. Ses tremblements s'accentuent. Mais il raconte tout :


- Les Monrand faisaient partie de mon réseau d'informateurs. Maelenn est venue travailler chez eux comme drapière et ils ont rapidement senti qu'elle était différente. Il leur a fallu un peu de temps pour découvrir qu'elle était une descendante des Clamadinis mais ils m'en ont tout de suite informé. Alors j'ai envoyé une équipe la récupérer et la rapatrier dans la tour.

Maelenn s'est approchée et se tient, bien droite, à côté d'Elland. Il hésite un instant avant de prendre tout doucement sa main dans la sienne, pour lui offrir un réconfort bien dérisoire. Ménandre, avec sa voix haut-perchée et pourtant terriblement menaçante, lui demande :

- Alors les deux vieux étaient au courant depuis le début ?
- Oui. Ils devaient envoyer les curieux sur une fausse piste pour s'en débarrasser. Les curieux n'auraient pas dû être aussi insistants que vous. Elle venait d'arriver en ville, n'avait pas d'amis proches.
- Il faut croire que si !
- En effet. La mère Monrand a paniqué en vous voyant revenir et a lâché mon nom. Je ne pouvais pas laisser passer ça. Alors j'ai envoyé des hommes s'occuper du couple et s'assurer qu'ils ne se montreraient jamais plus bavards. Vous étiez surveillés, depuis votre retour de Picsuif. Je vous ai donné le change, quand vous êtes venus chez moi, mais je me doutais que ça ne suffirait pas. Et puis, le gamin présentait des aptitudes. Alors l'enlever et tuer le témoin, c'était faire d'une pierre deux coups.

Ménandre a glissé sa main dans celle d'Elland. Soudés, le visage pâle, les trois amis l'écoutent parler d'eux comme s'ils n'étaient que des pions. Le bourgeois, conscient que la menace de torture s'éloigne de plus en plus, reprend son sang-froid et sa morgue habituelle. Elland lui demande :

- Alors, vous étiez au courant, pour les mages emprisonnés dans la tour ?
- Évidemment ! Je contribuais à récupérer les individus porteurs de capacités magiques. En échange, ils enchantaient certains outils pour mes ateliers de draperie ou intervenaient dans les échanges commerciaux. C'était le meilleur moyen pour assurer des rentrées d'argent conséquentes et régulières.

Une haine sourde fait palpiter les tempes d'Elland. Il exècre ce genre de personne, prête à tout pour gagner de l'argent. Et à sentir les mains crispées autour des siennes, il n'est pas le seul à ressentir une telle haine. Mais s'en prendre au bourgeois, ici, dans cette salle sordide, serait marquer au fer rouge la conscience d'un enfant et d'une jeune femme. Et s'il veut les protéger, il doit commencer par les empêcher de commettre le pire. Alors, sans douceur, il attrape Tanorède Guevois par le col et le remmène dans sa cellule.

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