Une envie d'ailleurs

Publié le par Blanche


Phlégias traîne son spleen au milieu des corps suppliciés et des plaintes sourdes.
Les mains croisées dans le dos, les pieds raclant la pierre brute aux multiples aspérités, passant devant les tortures sans y accorder la moindre importance, Phlégias erre, l'âme en peine.

Les hurlements de douleur ne lui arrachent pas le plus infime frisson d'extase. La vision des corps jetés dans la fournaise le laisse de marbre. Il va au hasard des chemins, dans l'obscurité rougeoyante des tréfonds de la terre, ignorant ce qui, depuis le commencement de toute chose, était sa raison de vivre, son bonheur quotidien, sa fierté. Il s'ennuie. Il est las.

Ca fait bien longtemps déjà qu'il ressent cette vague mélancolie, que la douce musique des cris n'est plus que cacophonie à ses oreilles. Mais en ce jour, plus terne encore que les autres, le sixième cercle des Enfers lui fait horreur. Il a une envie d'ailleurs.

Il s'arrête brusquement, Phlégias, statue de marbre au milieu des ombres dansantes. Ailleurs. Alors brusquement, il fait demi-tour et s'avance à grandes enjambées jusqu'au Styx, qu'il traverse à l'aide de sa barque sans le moindre regard pour ceux qui débattent. Depuis quand n'a-t-il point pris plaisir à les repousser au fond à l'aide de sa rame ? Qu'importe. Et qu'importe également les impudents qui voudraient traverser. Qu'ils patientent jusqu'à son retour.

D'un pas vif, saluant ses collègues au passage mais ignorant superbement les damnés qui souffrent mille maux, il remonte un à un les cercles de l'Enfer. La première vision qu'il a, une fois hors des entrailles de la terre, ce sont les étoiles : une multitude de points scintillants dans une immensité d'un bleu profond. Et cette simple vision humidifie ses yeux, lui qui n'a pas pleuré depuis des millénaires. Une douce brise nocturne vient caresser son visage et sécher les perles salées qui roulent sur sa peau. La vie.

Ils s'avance, le regard éperdu, émerveillé par la profusion de couleurs, de nuances, de sons et d'odeurs qui viennent réveiller ses sens. Les mains ouvertes devant lui pour saisir le moindre changement d'air, il lève haut les pieds pour sentir le sol doux à chaque fois qu'il les repose. Il voudrait s'imprégner de chaque détail, de chaque frémissement de vie, lui qui ne connait que les tourments éternels.

Une source de lumière plus vive, des éclats de voix, des rires. Il s'immobilise. Depuis quand n'a-t-il pas entendu d'autre rire que celui, dément, de Lucifer ? Ses pas le conduisent jusqu'à la source des voix. Il se confond dans les ombres, silencieux, pour observer l'étrange spectacle qui lui est offert.
Les flammes n'ont rien d'avide ou de mauvais, ici, mais semblent danser et crépiter de joie. Les visages autour sont rayonnants de bonheur, le verbe haut et les rires tonitruants. Une main sur le tronc rugueux de l'arbre qui le dissimule, il observe les parents discuter, les enfants jouer. Il épie ce bonheur dont il ne comprend pas la cause, mais qui fait dévaler l'eau sur ses joues. La vie.

Et il respire à plein poumons, engrange toutes ces sensations qui lui donnent l'impression d'être à nouveau humain. Il sourit à son tour, sans raison, et son visage s'étire étrangement, et les muscles de ses joues protestent de ce mouvement si rare. L'émotion qu'il ressent lui est étrangère, il ne saurait pas y mettre un nom dessus, mais elle le fait vibrer. Et il adore ça.

- Il faut rentrer, maintenant, Passeur.

Phlégias ne se retourne pas. Il a reconnu la voix grave de Minos, son collègue et ami. Il lui en veut un peu, d'avoir rompu le charme. Mais sur son visage sèchent les larmes et revient le vernis de son masque impassible. Il se détourne enfin du chaleureux spectacle, donne une grande tape amicale sur l'épaule de Minos.

- Allons-y.

Il ne regarde pas derrière lui. Tout juste enregistre-t-il les ultimes éclats de rire qui résonnent entre les arbres. Il a aimé voir l'ailleurs. Mais il rentre serein : il peut revenir quand il le souhaite, même quelques minutes. En traversant le Styx, c'est avec vigueur qu'il abat sa rame sur le crâne d'un damné. Son rôle a repris tout son sens.

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