La neige

Publié le par Blanche

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Une immense étendue immaculée me fait face. Les reliefs du terrain sont adoucis par l'épais manteau neigeux et deviennent courbes et monticules. Les arbres nus se sont parés de leurs vêtements d'hiver. Leurs branches fines se déclinent en noir et blanc. Tout est calme, serein.
Au loin, je devine des enfants, chaudement vêtus, glissant sur la neige en riant aux éclats. Leurs parents restent immobiles, comme si la maturité les empêchait d'apprécier la magie du moment.

J'attends.



Un rouge-gorge, aux pattes si fines qu'elles ressemblent à des brindilles, s'est posé tout près. Obstinément, il cherche de quoi se nourrir au milieu de l'épaisse couche de neige. Il est beau, mais il me rend triste. Il me fait réaliser que cette étendue vierge, source de mon bonheur, peut amener du malheur. Que ce paysage idyllique glace d'horreur certains.

J'attends.



Un chien passe devant moi, indifférent, et s'amuse à pourchasser l'oiseau. Il s'arrête rapidement, et se mord une patte, sans doute essaie-t-il de se débarrasser de la neige qui s'est engouffrée entre ses coussinets et qui le brûle atrocement.

J'attends.



La neige est paisible désormais. Elle tolère que les hommes se l'approprient pour leurs loisirs. Elle accepte qu'on la regarde avec amour ou aversion.
Elle a bien changé. Je me souviens d'un temps où elle régnait en maître sur l'hiver. Les Hommes la redoutaient, car elle était meurtrière. Dans de lointaines contrées, elle s'entassait sans répit, d'octobre à avril, devenant parfois plus haute que les maisons. Son poids faisait ployer les toits et terrorisait les habitants réfugiés à l'intérieur. Ils comptaient les jours et priaient pour qu'elle s'en aille. Même ici, dans notre pays, elle tuait le bétail, elle tuait les plus faibles.
Les temps ont changé. La chaleur l'a vaincue, et elle ne fait plus que de brèves apparitions.

J'attends.



Un groupe de promeneurs passe non loin de moi. Certains me désignent du doigt en souriant. Dans les yeux de certains brille l'émerveillement. Je les suis du regard, immobile. Depuis que la vue m'a été offerte, je surveille le moindre des mouvements, guettant Son retour. Le soleil poursuit sa route dans le ciel, impuissant à réchauffer l'air.

J'attends.



Et enfin, il arrive. Mon cœur s'emballe et mon sourire s'étire. Je détaille son bonnet enfoncé sur son crâne jusqu'aux yeux, qui laisse échapper quelques boucles brunes. Ses yeux de jade me fixent avec amour, et je sais que dans mes billes de verre se reflète le même sentiment. Son nez retroussé est rougi par le froid. Il essaie de renifler discrètement, sans grand succès. Sa bouche, je ne la vois pas, dissimulée comme elle est par une épaisse écharpe. Il a entouré mon cou de la même étoffe, comme si j'en avais besoin. Mais ce geste signifie qu'il tient à moi, qu'il se préoccupe de mon bien-être. Et c'est suffisant pour me combler.
Il s'approche de moi, et, tendrement, caresse mon corps pour le parfaire. Je frémis de plaisir. Nous nous regardons encore, sans dire un mot, pour ne pas briser la magie. Il sourit, il est fier. Et cette fierté, je la ressens moi aussi. Il est revenu pour moi, pour me regarder une dernière fois. De ses mains gantées, il extrait un téléphone de sa poche, et le tend en l'air, dans ma direction. Un faible claquement retentit. Ainsi, il se souviendra de moi quand je ne serais plus.

Il demeure ainsi immobile un long moment, jusqu'à ce que le soleil décline à l'horizon. J'espère que mes billes de verre peuvent refléter toute la vénération que j'éprouve pour lui. Il s'approche de moi et me serre dans ses bras. C'est le temps des adieux. Mon cœur saigne car je ne peux lui rendre son étreinte. Devine-t-il seulement les sentiments qui m'animent ?

Il s'éloigne lentement, en se retournant parfois. J'aimerais rester avec lui pour toujours. Mon créateur. Mon Dieu. Le rouge-gorge revient et se pose sur la branche qui me tient lieu de bras. Demain, je le sais, la chaleur reviendra et je disparaîtrai. Combien de temps mon créateur se souviendra-t-il qu'il m'a donné la vie ?

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