Rivemorte, Chap.96

Publié le par Blanche

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C'est Anthelme qui pose la question, exprimant la surprise que les autres n'osent pas réellement formuler :

- Comment ont-ils su ?

Les gestes se font nerveux. Jehanne passe une main dans ses cheveux, qui en deviennent hirsutes. Pèire se frotte les yeux, le visage fermé, comme accablé. Thémus lisse sa moustache, mais ses mains sont parcourues de légers tremblements. Elland, lui, fait les cent pas, animé par la peur viscérale de se retrouver enfermé dans une geôle quelconque, à la merci du Comain. Et finalement, il lâche :

- Quelqu'un a dû leur dire qu'il nous a vu venir dans ce quartier.

Mais alors que les derniers mots flottent encore dans l'air étouffant de leur refuge, tous mesurent la futilité de cette conjecture. Pour l'heure, l'important n'est pas de savoir comment ils sont arrivés à fouiller le quartier où ils se cachent, mais comment sortir de l'étau qu'ils forment en ce moment même autour d'eux.

Ils ne perdent pas plus de temps. Théoliste, avec la douceur d'une mère, prend le gamin dans ses bras. Thémus, l'épée au clair, ouvre lentement la porte. Personne dans la petite cour. Echidna, posée sur les toits, surveille la rue et indique à Elland que la voie est libre. Ils sortent donc, en file indienne, la mine grave et le cœur affolé.

Ils n'ont pas le temps d'aller bien loin. Tout juste arrivent-ils au premier croisement que la gargouille les prévient du danger qui vient par la droite. D'une voix proche de la panique, Jehanne les oriente :


- Par là !

Sans leur laisser le temps de placer un mot, elle s'engouffre dans une venelle. Et ils la suivent comme un seul homme, sans douter un seul instant d'elle. Elle trottine, la peur au ventre, et disparaît soudain dans une ouverture au ras du sol, à peine cachée par quelques tonneaux abandonnés. Ils ont l'impression que les claquements des bottes sur le pavé se rapprochent de plus en plus. Que les gardes sont là, juste dans leur dos. Tous ont la certitude qu'une voix puissante va les héler d'un instant à un autre.
Jehanne ne marque aucun temps d'hésitation dans l'étroit couloir, pas plus qu'au moment de descendre les quelques marches qui mènent dans les entrailles de la terre. Comme si elle avait fait ça toute sa vie, elle se saisit de la torche, accrochée le long du mur, puis l'allume avec dextérité. Seuls ses gémissements et ses marmonnements, qu'elle émet en continu, peuvent rappeler aux fuyard qu'elle n'a pas toute sa tête.

Elle s'avance dans les souterrains, suivie de près par Thémus, l'arme à la main, prêt à la défendre en cas de mauvaises rencontres. Elland est juste derrière, sa dague dans la dextre, terriblement conscient que son arme sera dérisoire face aux gardes lourdement armés. Théoliste les suit, Osvan dans ses bras, toujours inanimé. Puis Anthelme et Pèire ferment la marche, surveillant leurs arrières.

Dans l'obscurité des galeries, seul le souffle rauque du guérisseur se fait entendre. Elland, silencieux, réalise un peu tard qu'ils sont sous la terre, dans ces dédales infinis qui peuvent les mener quasiment n'importe où, guidés par une femme à moitié folle. Aucune chance que les gardes ne les trouvent, puisqu'eux même ne sauront probablement pas où ils se situent exactement.

Un goût de cendre dans la bouche, il réalise également qu'ils sont devenus proie. De chasseurs, traquant les coupables de l'enlèvement, ils sont devenus hors-la-loi, obligés de fuir et de se cacher. Dans ces conditions, comment pourront-ils mettre la main sur le gamin ? Il le revoit encore, debout dans sa chambre de convalescent, négociant âprement pour le laisser sortir voir Echidna sans rien dire à Pèire. Il s'était fait avoir en beauté, comme un débutant, sur toute la ligne. Mais... cette concession lui arrache désormais un sourire triste et il serait prêt à laisser encore beaucoup de victoires au gamin si seulement ils avaient encore la possibilité de négocier âprement. Si seulement...

Jehanne s'est immobilisée devant un croisement, la torche bien haute, comme si elle pouvait éclairer le chemin qui les mettra à l'abri. Elland, perdu dans ses souvenirs, heurte de plein fouet le dos massif de Thémus, le faisant gronder sourdement. Dans un murmure, il s'excuse, tandis que les suiveurs s'arrêtent prudemment loin derrière. Quand le calme revient et que seule la respiration sifflante de Théoliste se fait encore entendre, Jehanne avoue :


- Je... C'est … gênant. Perdue. Où aller ? Perdue. Et maintenant ?

Elland, la gorge nouée, jette un regard implorant à Pèire, qui se contente de hausser les épaules, impuissant. Anthelme s'éclaircit la voix avant de lui demander :

- Mais … vous connaissez les souterrains, n'est-ce pas Jehanne ?
- Oui. Oui, oui. Mais... pas de partout. Perdue. Pas ici. C'est …. si semblable. Comment faire la différence ?

 

Le cri strident d'un rat, tout proche, les fait sursauter. De longues secondes s'écoulent avant que le cœur d'Elland ne retrouve un rythme presque normal. Presque, seulement, car le problème demeure : ils se sont égarés dans les dédales souterrains, loin de l'air frais nocturne, loin de la liberté. Et son estomac grogne déjà, tandis que sa bouche s'assèche de plus en plus. Pèire, de sa voix la plus douce, interroge Jehanne :

- Quand es-tu passée par les souterrains pour la dernière fois ?
- Fuir. Je devais fuir ces... sacripouilles. Mal. Si mal. Ils... Fuir, je devais fuir. S'échapper par la terre. Seule solution. Perdue. Perdue. Mais retrouvée. Dehors. Hors de la ville. Loin des sacripouilles.
- Alors suis ton instinct, Jehanne.

Elland reste silencieux, tout comme les autres, d'ailleurs. Le tutoiement l'a surpris. La douceur de la voix du tavernier et la tendresse exprimée dans ses paroles l'ont surpris également. Mais il ne dit rien, ne fait aucun commentaire, se contente d'attendre un éclair d'illumination qui permettrait à Jehanne de leur indiquer la bonne route.

Mais ses pensées n'attendent pas pour s'emballer. Il se voit déjà errer dans les tunnels, sans trouver la moindre sortie. Il n'y a pas d'ouverture pour apercevoir le ciel, pour respirer de l'air frais. Pour se repérer, tout simplement. Avec épouvante, il s'imagine marcher indéfiniment dans les galeries, assoiffé, affamé, ivre de sommeil. La torche, qui se serait éteinte depuis des heures, voire des jours, ne leur fournirait plus la moindre lueur. Ils avanceraient à l'aveuglette, les bras tendus en avant, à la merci de la moindre aspérité dans le sol. Définitivement perdus, car incapables de discerner les croisements, les galeries.
Il imagine le petit groupe devoir se séparer, au fur et à mesure, des plus faibles, incapables de faire un pas de plus. Osvan sans doute. Puis Jehanne peut-être. Ensuite... ensuite, les hommes, un par un, qu'ils devront se résigner à abandonner, incapables de les porter jusqu'à une sortie aussi salutaire qu'utopique. Leur corps épuisés feront le bonheur des rats, jusqu'à ce qu'il ne reste que des squelettes aux os blancs, étrangement assis sur la terre tassée. Enfermés pour l'éternité dans ce caveau géant. A jamais privés de cette liberté qu'ils chérissent tous.

L'illumination surgit brusquement, prenant la forme d'un « Ah ! » enthousiaste. Suivi de marmonnements pour le moins inquiétants. Mais au point où ils en sont, ils peuvent bien se perdre encore un peu plus. Jehanne reprend sa marche, plus rapide, plus décidée. Seul le bruissement des vêtements et les couinements des rats se sont entendre. L'odeur, toujours aussi oppressante, vient rajouter de l'angoisse chez Elland.

Ils errent dans les galeries pendant ce qui lui semble être des heures. Parfois, Echidna envoie au voleur des images des nuées de torches qui s'éparpillent dans la ville à leur recherche. S'il n'en dit rien aux autres, il est pourtant conscient que sortir des souterrains pourraient bien leur être fatal. Tout comme y rester. Car à mesure que passe le temps, les galeries semblent de plus en plus hostiles et les rats plus entreprenants. Et la lueur de la torche faiblit.

Jehanne parvient finalement à les guider devant une lourde porte, pourvue d'un large anneau, comme si les gens qui prennent ces passages secrets pouvaient frapper avant d'entrer. Déterminée, Jehanne ouvre la porte. Quelques marches se dévoilent, cachant le reste des lieux. D'un geste autoritaire, Thémus la fait reculer. Pèire et Elland s'avancent à sa suite. Et sans plus attendre, les trois hommes grimpent les escaliers.

Ils débouchent sur une cave voûtée, au sol en terre battu. Deux ouvertures, minuscules, percent les murs et apportent les odeurs de la ville. Ils sont donc toujours à Rivemorte. La lueur fantomatique, qui fait danser des ombres effrayantes sur les pierres nues, provient d'un âtre agonisant, situé dans l'angle de la pièce. Il n'y a aucun conduit d'évacuation pour la fumée, et le plafond est noirci. Les deux longues tables, bordées de bancs en bois, meublent la pièce. Des chopes vides et des couverts ont été laissés sur place. Cet endroit est fréquenté de manière régulière. Et l'était il y a peu.

Mais ils ne peuvent pas se résoudre à retourner dans les galeries. Pas au risque de se perdre encore une fois. Pas au risque de finir dévorés par les rats. Autant trouver une sortie à cette pièce, et filer dans les rues. Ces ruelles qu'Elland connait si bien, recelant mille cachettes, mille chemins pour quitter la ville. Et fuir à jamais ces maudites galeries qu'il a fini par haïr.

Jehanne, ayant reposé la torche, les rejoint dans la salle. Puis ce sont Théoliste et Anthelme, qui porte à son tour l'enfant inconscient, qui découvrent les lieux. Ils chuchotent, de crainte de révéler leur présence en parlant trop fort. Et tombent tous d'accord sur le fait que sortir des galeries est devenu primordial. Car même si aucun d'eux ne l'avouerait, à part peut-être Jehanne, ils ont tous eu une peur terrible.

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