Rivemorte, Chap.95

Publié le par Blanche

the-cryptkeeper

 

La voix, chaude et grave, remplit l'air nocturne. Pèire. Souplement, Elland saute à terre et se précipite dans la lumière. Quelques secondes sont nécessaires à ses yeux pour s'habituer à la brusque luminosité. La pièce semble minuscule, meublée du strict nécessaire. Une table, deux bancs, un petit lit, un âtre endormi. Des chandelles, posées ici et là, qui repoussent les ombres. Et entre les murs s'entassent ses amis, tous présents, sans aucune exception. Osvan est allongé sur le lit, toujours aussi pâle, il semble dormir. Jehanne et Théoliste sont assis par terre, contre le mur, le visage fermé. Anthelme et Thémus, eux, sont assis sur les bancs. Et Pèire, qui accueille le voleur les bras grands ouverts, affichant clairement son soulagement.

Elland les observe, cherchant sur leurs visages des traces de lutte, de combat. Mais s'ils semblent particulièrement inquiets, ils ne paraissent pas avoir été blessés. Auraient-ils eu le temps de s'enfuir avant que les gardes n'arrivent ? Il réalise à quel point sa question est stupide quand Pèire esquisse un sourire et lui annonce :


- Oui, nous avons été prévenus à l'avance de l'arrivée des gardes. C'est un homme de Thémus, dans la garde, qui l'a fait prévenir. Nous avons eu tout juste le temps de déguerpir.
- Un messager est venu m'informer de cette opération, alors j'ai envoyé des hommes prévenir tout le monde. Nous avons eu chaud.
Tanorède ?

La réponse semble évidente, tant l'attaque est ciblée sur le petit groupe d'amis qui enquêtent sur la disparition de Ménandre, mais Elland a besoin de savoir. Il a besoin de parler, de laisser s'exprimer ses doutes pour qu'ils cessent de bouillonner dans son esprit. Thémus hoche doucement la tête avant de poursuivre :

- Je pense oui. Il en a les moyens. Et il a toutes les raisons pour le faire. La question est de savoir s'il est courant de notre escapade dans les souterrains.
- Comment pourrait-il être au courant ?
- Il doit avoir des hommes un peu partout en ville. Ce ne serait pas étonnant. Mais ça prouverait que nous nous approchons du but. Qu'il redoute nos découvertes à venir. Qu'on approche tellement de la vérité qu'il prend peur et passe à l'attaque au lieu de nous laisser chercher.

Le voleur acquiesce, silencieux. C'est vrai que depuis le début de l'enquête, ils sont relativement épargnés. Certes, l'homme qu'ils avaient envoyé interroger Tanorède est mort, mais pour le reste, ils ont pu mener leur enquête sans être inquiétés. Et si leur ennemi réagit maintenant, ça doit vouloir dire qu'ils touchent au but. Et Elland, soudainement, s'interroge. Si Tanorède souhaitait réellement les tuer, en envoyant quatre hommes de main pour les attaquer, pourquoi n'a-t-il rien tenté depuis ? Pourtant, Elland est resté plus d'une fois seul, à la merci de ces hommes qu'il imagine dispersés dans toute la ville. Alors pourquoi ce bourgeois mielleux n'a-t-il pas essayé de le tuer à nouveau ?

Jehanne pousse un long gémissement, faisant se retourner tous les hommes présents. Pèire va s'accroupir à côté d'elle et passe un bras autour de ses épaules. Puis, regardant Elland, toujours debout, il lui explique :


- Au début, Jehanne était persuadée que les gardes étaient là pour elle. Elle a paniqué. Mais quand nous nous sommes retrouvés ici, on a compris que les enjeux étaient plus importants : nous sommes tous visés.

Passant une main nerveuse dans ses cheveux, Elland essaie de calculer le temps qu'il s'est passé entre son escapade à l'atelier et le déploiement de la garde. Après avoir posé quelques questions, il réalise qu'il est matériellement impossible que Tanorède ait ordonné leur arrestation suite à son intrusion. C'est un poids immense qui s'envole. Avec un maigre sourire, il va prendre place sur le banc, à côté d'Anthelme. Et ce dernier, lui jetant un regard rempli de reproches, déclare :

- Nous nous sommes vraiment inquiétés pour toi. Tu aurais dû être à la taverne depuis longtemps quand la garde est arrivée.
- Nous avons pensé que tu avais été arrêté en cours de route.

Par pudeur, personne n'ajoute la suite. Personne ne parle de l'affolement qu'ils ont ressenti en constatant son absence. Personne n'avoue qu'ils l'ont imaginé aux mains de Guevois, seul et malmené. Mais Elland n'a pas besoin qu'on lui dise pour réaliser ces sentiments. La tête baissée, gêné, il avoue :

- Osvan a été attaqué alors qu'il voulait chercher Ménandre à l'atelier de Guevois. Nous en avons parlé avec Anthelme et Théoliste, et nous avons pensé que ça pourrait être une bonne piste. Mais je vous savais tous occupés, et je voulais en avoir le cœur net. Alors je me suis rendu à l'atelier pour vérifier par moi-même.

Quatre paires d'yeux, brûlants de reproches, se braquent sur lui. Il déglutit bruyamment, se tord les doigts sous la table, gêné d'avoir à parler de ce qu'il s'est passé ensuite. Mais il n'en a pas le temps. Des coups, frappés avec violence, font trembler la porte. Et avant que quiconque ait eu le temps de bouger, elle s'ouvre brusquement.
C'est un homme frêle, maigre à faire peur, le visage rongé par une quelconque maladie de peau qui entre en trombes dans la petite salle. Ils ont presque tous un mouvement de recul en le voyant ainsi pénétrer dans leur repaire, mais rapidement, Thémus le salue et rassure ses compagnons. C'est l'un de ses hommes. A dire vrai, c'est l'un des hommes en qui il a le plus confiance. D'une voix trop forte, il explique, en mangeant la moitié des mots, que la femme de Thémus est en sécurité dans l'un de leurs repaires. Puis, se tournant vers Pèire, il l'informe qu'il en va de même pour la serveuse et la cuisinière. Enfin, adoptant une mine de circonstance, il annonce que les gardes sont entrés dans la taverne et dans l'atelier, qu'ils ont retourné chaque pièce du mobilier pour mettre la main sur eux, en vain. Et que de rage, ils ont quasiment tout détruit.

Si Thémus a visiblement pâlit, Pèire, lui, soupire longuement avant de lâcher un « je suppose qu'il vaut mieux que ce soit les meubles que nous ». Le silence plane un instant. Puis, de concert, ils hochent tous la tête, convaincus. Après tout, des meubles, ça se remplace. S'ils avaient été arrêtés, la situation serait bien plus critique. Même Thémus en est réduit à un grognement d'approbation. Et son homme soupire de soulagement. Puis, hésitant, il bredouille que les gardes sont en train de les chercher dans toute la ville et émet, d'une toute petite voix, l'hypothèse qu'ils aillent se réfugier hors de la ville quelques temps. Il se recule précipitamment en voyant le regard que lui lance son employeur. En réalité, il se recule tellement qu'il finit par sortir de la petite pièce, et s'enfuit dans la nuit.

Elland se relève d'un geste vif, va fermer la porte et donne un tour de clef dans la serrure. Puis, profitant d'être debout, il se rapproche du lit pour observer gamin inconscient. Théoliste, malgré sa lourde carrure, se lève souplement et le rejoint. En quelques murmures, il le rassure sur son état et lui promet qu'Osvan s'en remettra.

Rassuré, Elland hoche la tête et retourne s'asseoir. Et comme s'il attendait ce signal, Anthelme lance le débat :


- Pensez-vous réellement qu'on doit fuir la ville ?
- Et laisser le champ libre à Tanorède ?

La réponse de Pèire a fusé, cinglante. Anthelme, comme fautif, baisse la tête et c'est son amant qui prend sa défense :


- On ne partirait qu'un jour ou deux, le temps que les gardes se lassent. Et ça nous permettrait de mieux nous organiser.
- Nous sommes bien organisés.
- Nous avons la garde aux trousses. Tous les hommes en armes de la ville, donc. S'ils ne nous trouvent pas à l'auberge ou à l'atelier, ils vont nous traquer. Nous ne pourrons plus sortir sans devenir invisibles. Sans compter qu'ils promettront certainement une récompense à quiconque leur signalerait notre présence. Et si nous nous faisons arrêter, Ménandre n'aura plus aucune chance d'être retrouvé sain et sauf.
- Mais si nous fuyons, à supposer que nous puissions sortir de la ville incognito, quand et comment pourrons-nous revenir ? Que se passera-t-il pendant ce temps pour le gamin ? Si Tanorède veut nous effrayer, je refuse que ce soit si simple pour lui de réussir.

La discussion se fait houleuse, les esprits s'échauffent et le ton monte. Ils en réveillent même Osvan, qui gémit faiblement dans son lit. Mais seul Théoliste se lève et s'avance jusqu'à son chevet. Les autres sont toujours en train de débattre sur la conduite à tenir maintenant qu'ils sont directement visés par leur ennemi.
C'est finalement Echidna qui met fin à l'âpre débat. Elle projette mentalement l'image d'un groupe de gardes, qui s'avance courageusement dans ce quartier où il se sait indésirable. Aussitôt, Elland relaie l'information :


- Les gardes fouillent le quartier.

Et immédiatement, un silence angoissé retombe sur la petite pièce. Ils ont quasiment tous le réflexe de se lever, comme si la menace était là, tout proche, prête à surgir. En un sens, ils n'ont pas tort.
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