Rivemorte, Chap.90

Publié le par Blanche

porte du cachot

 

Avec difficulté, tentant de masquer les preuves de ses cauchemars, il se lève et va ouvrir. C'est Pèire, visiblement agité, qui se tient sur le seuil.

- Un gamin demande à te voir immédiatement.

Il prend tout juste le temps de se passer un peu d'eau sur le visage, pour chasser les derniers relents de cauchemar, puis dévale les escaliers à la suite du tavernier. Il y a quelques ivrognes dans la salle principale, installés autour d'un jeu de dé. Ils ne leur prête aucune attention. Assis au comptoir, un gamin dévore une miche de pain et du jambon avec une telle frénésie qu'Elland hésite à l'interrompre. Il doit avoir six ou sept ans. Sa maigreur et l'état de ses habits confirment l'idée d'Elland : c'est bien un gamin des rues. Et il cesse de manger de lui-même lorsqu'il aperçoit le voleur. Glissant les victuailles dans ses poches, il descend souplement du tabouret bien trop haut pour lui et se précipite vers Elland. Puis, d'une voix frêle, il lui annonce :

- J'dois t'emm'ner vers Osvan. Il va pas bien.

Un simple hochement de tête et le voleur se précipite à la suite du gamin. Ils parcourent les ruelles à grande vitesse, sans s'inquiéter des badauds qui leur lancent des regards noirs quand ils les bousculent. S'enfonçant dans les dédales des ruelles, Elland ne quitte pas du regard son guide, au risque de se perdre. Peiné, il repense à Osvan, trempé et espère qu'il n'a pas attrapé un coup de froid. Et il regrette. Il regrette terriblement de ne pas avoir forcé Osvan à venir avec lui à la taverne, de ne pas lui avoir offert un repas chaud et un gîte quelques jours.

Son guide s'avance dans les quartiers les plus sombres de la ville, où les immeubles ne sont que des taudis qui menacent de s'effondrer à tout instant. La misère est tellement présente qu'elle en est presque palpable. Et pourtant, les gens s'invectivent, les enfants jouent en riant, les hommes avinés font la cour aux femmes. L'oeil averti d'Elland repère quelques gamins, dispersés dans certaines zones stratégiques : les guetteurs. Ils approchent du repaire des gamins.

Le gosse l'entraîne dans un immeuble délabré, passe directement dans la cour principale, puis se glisse dans une ouverture à peine assez grande pour Elland. Enfin, ils débouchent dans une immense cave, au plafond voûté. A côté de nombreuses paillasses disposées sur le sol, quelques affaires sont posées, sans doute les trésors des occupants. L'air est humide, suffoquant, et une odeur désagréable imprègne les lieux. Le sol est en terre battue : lors des grosses pluies d'automne, l'eau doit sans doute s’infiltrer jusque là. Le peu de lumière permettant de distinguer le décor provient de petites fenêtres, donnant sur les rues adjacentes.

Il y a de nombreux gamins, malgré ce milieu d'après-midi. Certains dorment, roulés en boule sur leur paillasse. D'autres discutent, en chuchotant, à l'écart des dormeurs. Le guide ne laisse pas à Elland le temps de chercher du regard Osvan, il l'emmène directement vers une petite forme étendue de tout son long.

La gorge d'Elland se noue à la vision du gamin. Ce n'est pas un coup de froid qui l'a terrassé. Son visage est boursouflé, couvert d'hématomes et de sang séché. Avec horreur, en enlevant le draps qui recouvre l'enfant, Elland découvre des marques similaires sur l'ensemble de son corps. Non, ce n'est pas une simple grippe. Il a été passé à tabac.

Les plaies sont purulentes, rouges et brûlantes. Sa respiration est sifflante et ses lèvres sont desséchées. Osvan ne réagit même pas lorsque Elland passe une main douce dans ses cheveux, le seul endroit où il pense ne pas le blesser en le touchant. Une colère froide monte en lui et elle doit se percevoir dans sa voix quand il demande :


- Qui lui a fait ça ?
- Des adultes. J'sais pas qui.
- Je l'emmène chez un médecin. Aide-moi.

Le gamin hésite un instant, observe Elland comme s'il pouvait savoir, uniquement à son expression, s'il doit lui faire confiance ou non. Puis son regard se porte sur le blessé, et après avoir déglutit bruyamment, il hoche doucement la tête. Avec mille précautions, Elland enveloppe Osvan d'un drap puis le prend dans ses bras. Alors qu'il allait retourner à l'entrée par laquelle ils sont arrivés, le gamin lui fait signe de le suivre.

Osvan ne pèse pas bien lourd, mais les précautions qu'Elland prend pour ne pas trop le secouer tirent sur ses muscles. Malgré cela, le gamin gémit doucement à chaque pas, faisant culpabiliser Elland. Ils arrivent devant une porte, dissimulée par un tissu raidi par la saleté. Le gamin avance plus lentement, lui indiquant sur quelle marche il peut poser le pied. Il le met également en garde : il ne doit surtout pas toucher les murs. Dans l'obscurité, Elland ne distingue rien mais il devine que les lieux sont piégés, pour dissuader tout intrus de s'introduire dans le repaire.

Puis c'est une succession de portes, d'escaliers et de couloirs alambiqués qui leur permettre de rejoindre la rue. Bien loin de l'endroit où ils sont rentrés. Le gamin reste dans le renfoncement de la porte, hésitant. Quand Elland lui propose de l'accompagner, il refuse fermement.

- Passe à la taverne quand tu veux, alors. Nous te donnerons des nouvelles.

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