Rivemorte, Chap.88

Publié le par Blanche

the-cryptkeeper

 

 

Malgré la fenêtre ouverte, un nuage de fumée plane au dessus de Théoliste et Jehanne, comme annonciateur de funestes évènements. Une chaise gît, démembrée et noircie, dans un coin de la pièce. Ce qui était un lit confortable est devenu un gouffre calciné, encore fumant. Seule l'armoire, bien que étrangement penchée en arrière et légèrement striée de brûlures, tient encore debout. Autour d'une table miraculeusement intacte, se tiennent le guérisseur et Jehanne.

Trop occupés, ils n'ont pas remarqué l'entrée des trois amis. Le visage noir de suie, les sourcils brûlés, les cheveux hirsutes, ils sont plongés dans l'élaboration d'une potion de leur invention. A intervalle régulier, Théoliste marmonne « Fascinant, c'est proprement fascinant ». Les trois comparses se regardent, atterrés. Qu'ont-ils fait en laissant les deux seuls ?

Pèire s'éclaircit la voix, les faisant sursauter. Aussitôt, Théoliste s'approche, agité, et débite une succession de phrases sans queue ni tête, où revient un peu trop souvent le mot « fascinant ». Mais le regard du tavernier, brasier de fureur, lui fait rapidement reprendre ses esprits. Jehanne est allée s'accroupir contre le mur, et se balance lentement d'avant en arrière en marmonnant une étrange mélopée. Le guérisseur, lui, a le bon sens de paraître contrit, ne serait-ce qu'un peu. Et sous le regard insistant de Pèire, il explique :


- Nous avons longuement parlé tous les deux. Elle m'a reparlé de la création des gargouilles. Puis nous avons abordé le sujet des plantes et des potions. Tu comprends, Pèire, je ne pouvais pas passer à côté d'une telle occasion ! Je devais savoir ! Alors, guidé par Jehanne, j'ai fait quelques essais pour trouver une potion efficace contre les douleurs. Et contre certaines maladies.

Le silence de Pèire est éloquent. Visiblement, les « essais » ont été périlleux, et ont mis en danger sa taverne. Et ça ne lui plait pas. Théoliste en a conscience car il se justifie aussitôt :

- Je voulais emmener Jehanne chez Anthelme : il a une pièce prévue pour les préparations diverses et variées. Une pièce qui ne craint rien. Mais elle n'a pas voulu. Elle a peur de sortir et de croiser des gardes. Je ne pouvais quand même pas la forcer, si ?
- Non. Mais tu n'étais pas obligé de terrorisé mon personnel, de répandre une odeur de mort dans ma taverne et de saccager la pièce.

Le silence s'installe quelques secondes. Le guérisseur se dandine sur ses pieds, la tête baissée, comme un gamin disputé pour sa bêtise. Elland, amusé, à le temps de voir que sa tunique, tendue sur son ventre imposant, est roussie. Mais la voix de Pèire le tire de sa contemplation :

- Vous auriez pu vous tuer.

Il ne rajoute rien, laissant la phrase flotter dans l'air au milieu du nuage de fumée. Voilà pourquoi il est en colère. Il a eu peur pour eux. Elland sait bien qu'il n'accorde qu'une faible importance au mobilier ou à l'odeur nauséabonde. Mais Théoliste est son ami, et Jehanne, bien qu'il ne la connaisse encore que par les yeux d'Echidna, compte déjà beaucoup pour lui. S'ils étaient rentrés et avaient découvert les corps sans vie de leurs amis...

- Je suis désolé Pèire. Je remplacerai les meubles abîmés. Et nous ne ferons plus d'expérience sans prendre plus de précautions, je te le promets.

Le concerné bougonne, ronchonne, mais n'insiste pas. Il se contente de lâcher :

- Très bien. Nettoyez vos dégâts et faites un peu de toilette. On se retrouve pour déjeuner.

Et sans ajouter rien de plus, il tourne les talons et redescend dans la salle principale. Thémus, étrangement discret, se contente de leur annoncer qu'il rentrer déjeuner avec sa femme, et qu'il sera de retour en début d'après-midi. Elland, lui, vient prêter main forte au guérisseur visiblement très affecté par la semonce. Il erre dans la chambre dévastée, perdu, mortifié. Jehanne, elle, n'a pas bougé et semble partie dans son monde. Alors Elland s'approche doucement de Théoliste et tente de le rassurer :

- Il ne t'en veut pas vraiment, tu sais. Il a juste eu très peur.
-C'était stupide. Je n'aurais jamais dû insister pour qu'on fasse des expériences. C'était … stupide.
- Tu devais surveiller Jehanne et c'est ce que tu as fait. D'accord, elle n'était pas forcément très en sécurité, mais au moins, elle est toujours là. Et je suis sûr que tu as pu apprendre plein de choses avec elle.
- Ça oui. Elle m'a parlé de toi.

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