Rivemorte, Chap.86

Publié le par Blanche

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Un gouffre béant, aussi noir qu'une mine de charbon, s'ouvre devant leurs pieds. Une odeur d'humidité, mêlée à celle du renfermé, émane de l'ouverture et se répand légèrement dans l'appartement. Les trois amis se consultent du regard mais c'est Pèire qui émet la première réserve :

- Nous n'avons pas de torches.
- S'il s'agit réellement de passages souterrains, ils doivent avoir prévu de la lumière. Avançons doucement et si nous ne trouvons rien, nous reviendrons.

L'idée d'Elland leur plaît à tous : ils n'ont pas envie de perdre du temps à retourner où que ce soit pour prendre une torche. Thémus extirpe de sa poche un briquet en amadou, qu'il tend au voleur, désigné d'office comme étant le premier à y aller. Protégeant la flamme de sa main gauche, Elland s'aventure dans l'escalier étroit et pentu. A peine arrivé en bas, il avise une torche, toute neuve, qui n'attend visiblement que lui. Il l'allume aussitôt et appelle ses complices pour qu'ils le rejoignent.

Autant Elland, bien moins grand que ses complices et bien plus fin, arrive à bouger assez facilement dans ce chemin souterrain, autant Pèire et Thémus semblent avoir du mal à ne pas se cogner au plafond ou contre les parois. Thémus lance un regard rêveur à l'ouverture, si lumineuse.


- Il faut refermer la trappe. Si quelqu'un arrive, il la remarquera tout de suite.

La remarque d'Elland jette un froid. Mais elle est pleine de bon sens, aussi les amis cherchent-ils un moyen de refermer la trappe, partant du principe qu'il doit y avoir un mécanisme pour ce faire. Et effectivement, ils remarquent rapidement une corde pendante, qui, une fois tirée, referme la trappe à l'aide de poulies fixées au plafond. Ils entendent même le tapis rouler à nouveau sur le plancher. A la lueur de la torche, ils se regardent, intrigués. Comment est-ce possible ? Mais ils n'auront pas de réponse maintenant. Alors ils se concentrent sur l'exploration du réseau souterrain. Car il ne leur faut que quelques minutes, le temps d'arriver à la première intersection, pour réaliser l'ampleur de ce passage souterrain. Devant eux s'ouvrent quatre nouveaux chemins, tous aussi sombres les uns que les autres. Et ils n'ont aucune idée d'où ils mènent.

Ils restent immobiles quelques secondes. Seul le souffle court de Thémus se fait entendre, entrecoupé parfois par de petits cris ou de crissements de pattes sur la pierre, dus sans aucun doute aux rats. C'est la surprise qui les cloue sur place : jamais ils n'avaient entendu parler d'un réseau sous la ville. Jamais. Surtout d'une telle ampleur : il ne s'agit pas seulement d'une galerie reliant un point à un autre. Et à Rivemorte, garder un tel secret, si utile, tient du miracle. Les trois hommes ne sont pas habitués à l'odeur viciée des tunnels, pas plus qu'à l'humidité ambiante. Chaque bruit résonne tout autour d'eux, accentuant encore le sentiment d'oppression qui les étouffe. Et alors que s'étalent devant eux tant de chemins possibles, une angoisse irrépressible les saisit tous : et s'ils se perdaient dans les méandres des galeries ?

C'est le quatrième jour que Ménandre est retenu prisonnier. Ils sont tous conscience que le temps joue en leur défaveur et qu'il diminue leurs chances de le retrouver vivant. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre de précieuses heures à chercher le plan d'un réseau souterrain dont tout le monde ignore son existence. Ils ne tergiversent pas plus. Elland, prenant une inspiration, choisi une galerie au hasard et s'avance prudemment.

Ils progressent sans bruit, essayant d'ignorer les petites ombres furtives qui détalent à leur vue : les rats. Les murs suintent d'humidité, quelques flaques d'eau croupie se mettent en travers de leur chemin. A intervalle plus ou moins régulier, ils débouchent sur de nouvelles intersections. Ils marchent pendant des heures, leur semble-t-il. Ils essayent de se repérer, de suivre leur sens de l'orientation. Mais ils seraient bien plus à l'aise à l'air libre et connaître leur positionnement exact serait un jeu d'enfant. Sauf qu'ils sont sous terre. Alors Elland suit son instinct, s'efforçant de tenir le cap sans tourner en rond.

La peur insidieuse de se perdre se fait de plus en plus forte : ils ont beau croiser d'innombrables chemins, ils ne repèrent aucune issue. Privés de soleil et de la Grand Tour Célestis, ils n'ont aucun moyen de connaître l'heure qu'il est. Et sont donc incapables de savoir depuis combien de temps ils avancent péniblement dans les galeries. Mais la torche se consume et bientôt, elle s'éteindra. Alors ils pressent le pas, se dépêchent de choisir quel embranchement prendre.

Et enfin, enfin ! Ils arrivent devant un escalier similaire à celui qu'ils ont utilisé tout à l'heure. Le même système de corde et de poulie permet d'ouvrir la trappe au dessus d'eux. Une torche, neuve, est glissée dans un anneau prévu à cet effet. Ils sont arrivés. Ils ignorent où exactement, mais ils ont maintenant l'assurance de ne pas errer toute la journée dans ce dédale. Mais ils ne sont pas rassurés pour autant. Car ils ignorent ce qu'il se trouve derrière cette trappe. Et si les lieux étaient occupés ? Et s'ils se retrouvaient, faibles et exposés, à monter un escalier alors que des hommes armés et dangereux se trouvent juste à côté ? Ils n'osent pas parler, de peur d'attirer l'attention. Mais les regards qu'ils échangent valent tous les conciliabules.

C'est Pèire qui fait jouer le système de corde et de poulies. Elland accroche la torche contre la paroi, après l'avoir éteinte. Désormais, une ouverture béante, juste au dessus d'eux, dispense de la lumière. Tout est silencieux. Rien ne leur indique qu'il y a quelqu'un là-haut. Mais ça pourrait être un piège. Ou alors, il n'y a réellement pas âme qui vive. Une chance sur deux. Elland jette un dernier regard à ses comparses et, armé de sa dague, gravit les escaliers.
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