Rivemorte, Chap.68

Publié le par Blanche

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Le colosse s'est aussitôt calmé, au grand soulagement d'Elland. Ils n'ont pas besoin de ce genre de disputes. Et l'idée de Pèire, au fond, est plutôt intéressante. Mieux vaut trop chercher que passer à côté du gamin à cause d'une hypothèse trop vite écartée. Le repas n'est pas terminé, et Elland, espérant leur faire changer de sujet, déclare :

- Pèire, au fait, j'ai dit à Osvan qu'il pouvait venir ici à tout moment, s'il a besoin de quelque chose.
- Tu as bien fait. Je lui ai déjà dit, mais bon, ces gamins, il faut toujours leur répéter plusieurs fois les choses si on veut que ça rentre dans leur caboche.
- C'est surtout qu'il était trempé et qu'il frissonnait. S'il tombe malade, il aura besoin d'un endroit chaud.
- Fais-moi signe si il vient, Pèire, je le soignerais s'il est malade.
- En fait, je crois qu'il préfère un autre guérisseur.

Le regard de Théoliste se voile de tristesse. Il baisse la tête, comme vaincu d'avance, et acquiesce doucement.

- Oui, bien sûr. S'il connait déjà quelqu'un...
- Un certain Anthelme.

Elland s'en veut un peu d'avoir joué un tel tour au guérisseur. Mais voir son visage s'illuminer à la simple mention de ce prénom, voir un sourire de soulagement se dessiner sur ses lèvres généreuses, voir un éclair de malice traverser son regard; ça valait le coup. Le voleur, amusé, et sous le regard attendri de Pèire, poursuit :

- Cet Anthelme, donc, les nourrit en hiver, leur donne de quoi se soigner. Par contre, il paraît qu'il trafique des choses étranges avec des plumes et du papier. On devrait peut-être mener l'enquête.

Le guérisseur éclate d'un rire si communicatif que les quatre amis se mettent à pouffer tous ensemble. Il leur faut de longues minutes avant de se calmer. S'essuyant les yeux, Théoliste déclare, soudain sérieux :

- Je peux tout vous expliquer ! Anthelme était écrivain public. Il a de nombreux contacts avec les commerçants de la ville, ce qui lui assure du travail sans avoir à arpenter les rues comme une coureuse de rempart. Ça lui laisse plus de temps pour s'occuper des gamins qui en ont besoin. C'est l'un de ses plus grands regrets, je pense : ne pas avoir d'enfants à lui.

Une tendresse infinie imprègne chacun de ses mots. Un observateur attentif aurait, sans aucun doute, compris que le lien qui lie ses deux hommes va bien au delà de l'amitié. Et le guérisseur semble s'en rendre compte, car il jette un regard craintif à Thémus. Et ce dernier, dans un sourire rassurant, lui dit :

- Ne t'inquiète pas, je suis au courant depuis longtemps.

Rougissant, Théoliste se passe une main nerveuse dans les cheveux. Son visage, véritable livre ouvert de ses sentiments, exprime la crainte, un instant, puis la compréhension. Enfin, un soulagement indicible, pourtant marqué par une certaine gêne. Cette fois-ci, c'est Pèire qui change de sujet :

- Alors Anthelme sait lire et écrire ?
- Ça oui ! Il rédige les actes commerciaux. Il fait même des calculs !
- C'est comme ça que tu l'as rencontré ?

Bien que visiblement mal à l'aise, le guérisseur répond à la question de Pèire :

- Oui, j'avais réussi à me procurer un inestimable manuscrit sur les plantes médicinales, mais j'étais incapable de le déchiffrer. Alors je suis allé le voir et il m'a aidé. Puis, à force d'aller le voir pour qu'il interprète les caractères, il m'a convaincu d'apprendre à lire. On s'est vu de plus en plus souvent et puis... enfin, voilà.

Le rose de ses joues est devenu rouge pivoine, faisant grandir encore le sourire des trois autres. Le guérisseur s'éclaircit la voix, nerveux, et déclare :

- Nous devrions peut-être aller chercher le gamin...

De bonne grâce, ses amis opinent du chef : il a bien le droit, lui aussi, de changer de sujet. Le temps que Pèire laisse quelques consignes à la serveuse, ils sont tous prêts. Pendant qu'Elland discutait avec Osvan, Thémus et Théoliste sont rentrés chez eux pour se changer. Rien ne peut donc retarder davantage leur enquête.

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