Rivemorte, chap.67

Publié le par Blanche

Crépuscule sur Wyzima

 

Lorsqu'il redescend, Thémus, Théoliste et Pèire sont déjà attablés devant une chope de bière. La serveuse, voyant Elland arriver, se précipite en cuisine. De ce fait, ils sont servis avant même qu'Elland ait pu porter la chope à ses lèvres. Ils sont installés dans un recoin de la taverne, autour d'une table ronde. Loin de toute oreille indiscrète, ils parlent, encore et toujours, de leur enquête. Et c'est Thémus qui annonce en premier :

- J'ai fait placer des hommes près de l'immeuble. Ils sont indétectables. Et ils surveilleront les allées et venues. Je suis convaincu qu'ils utilisent cet appartement de manière régulière. Dès qu'ils passeront, mes hommes se mettront en chasse et les suivront.
- Tu es sûr qu'ils ne termineront pas comme ton espion ?
- Oui. Ils savent de quoi ces hommes sont capables. Ils seront particulièrement vigilants. Il ne faut pas tomber dans le piège : même si Guevois est très puissant et prêt à tout, il ne peut pas tout savoir ni tout faire.

L'assurance de Thémus rassure quelque peu le voleur. Mais c'est vrai que le meurtre de leur espion l'a véritablement ébranlé. D'accord, s'introduire chez quelqu'un pour l'interroger n'est peut-être pas un modèle de bienséance, mais de là à le torturer et à le tuer ! Et très égoïstement, Elland se dit qu'il a bien fait de ne pas y aller. Parce que masqué ou non, il n'aurait sans doute pas mieux fait que l'homme de Thémus. Et à l'heure qu'il est, il serait déjà mort. Théoliste, qui déguste le ragoût avec un plaisir évident, demande :

- Et pour faire surveiller le domicile de Guevois ?
- Je rencontre quelques problèmes. Le quartier de la Fontaine aux Dragons est particulièrement surveillé. Les bourgeois se méfient comme de la peste de nous autres. Si je place quelqu'un là-bas, il y a de fortes chances qu'il se fasse repérer. Et passer régulièrement dans la rue attiserait les soupçons également.
- On ne peut pas le laisser s'en tirer aussi facilement ! S'exclame Pèire.
- C'est rageant, mais il n'y a pas grand chose qu'on puisse faire.

Elland abandonne son repas, découragé. Ils ne peuvent rien faire de plus, c'est clair. Et le réflexe qu'auraient les honnêtes gens, à savoir en parler aux autorités compétentes, ne lui effleure même pas l'esprit. Guevois est un bourgeois et les petites gens n'accusent pas les bourgeois. Certainement pas d'avoir enlevé un gamin et d'avoir tué un homme. D'autant que les preuves irréfutables, ils n'en ont aucune. Ils savent que Tanorède est coupable, ça ne fait plus aucun doute pour eux. Mais ils n'ont aucune preuve à apporter. Bien au delà de la méfiance presque instinctive que ressent le voleur face aux gardes, il sait que c'est une démarche inutile, voire dangereuse.

En quelques mots, Elland leur résume ce qu'il a appris d'Osvan. Thémus secoue doucement la tête, presque découragé lui aussi, et murmure :

- Ça ne m'étonne pas. Dans cette ville où tout se sait en un rien de temps, personne n'a rien vu. Rien entendu. Et pourtant... entre les patrouilles des gargouilles, de mes hommes, les questions à nos nombreux contacts, les gamins... on devrait avoir quelque chose, bon sang !
- Ils ne l'ont sans doute plus déplacé depuis qu'ils l'ont enlevé, sinon quelqu'un l'aurait vu, non ?

La question de Théoliste n'obtient que des hochements de tête affirmatifs en retour. Poursuivant sur sa lancée, le guérisseur devine :

- Ils savent qu'on le recherche. Ils doivent le garder quelque part, en attendant qu'on se lasse, qu'on baisse les bras.
- C'est très probable, oui. Mais on ne peut pas fouiller chaque maison, chaque recoin de la ville.

Le contre-argument de Pèire, qui ne leur rappelle que trop bien leur impuissance, les plonge dans un silence songeur. Mais le tavernier continue :

- Par contre, un homme qui s'enfuit avec un gamin qui se débat dans les bras, ça ne doit pas passer inaperçu. Et cet homme n'a pas dû aller bien loin, au risque de se faire repérer.
- J'ai envoyé des hommes interroger les habitants, mais rien.
- Thémus, ça vaut le coup d'insister. On pourra toujours explorer les ruelles adjacentes, interroger tous les riverains, fouiller. On sait ce qu'on cherche, contrairement à tes hommes.

Le concerné se redresse. Il lance un regard noir au tavernier et sa moustache frémit de colère. D'une voix rauque, vibrante de menace, il demande :

- Tu insinuerais que mes hommes ne sont pas compétents ?
- Bien sûr que non, voyons ! Je sais que tu leur as expliqué la situation, qu'ils connaissent leur boulot. Mais... on a besoin d'agir. Si on reste les bras croisés à attendre qu'il se passe quelque chose, on va tous devenir fous. Et c'est notre meilleure piste. Ça ne coûte rien d'y retourner.
- Très bien. Nous irons alors.

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