Rivemorte, Chap.65

Publié le par Blanche

 

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Ils se lèvent comme un seul homme. Elland quitte le premier l'atelier. De lourds nuages noirs menacent à tout instant de se déverser sur la ville. Ils correspondent parfaitement à l'humeur du voleur. Il aurait dû se douter. C'était une trop grosse coïncidence que deux hommes se débarrassent d'un cadavre la nuit où l'espion devait enfin interroger Tanorède Guevois. Et cet homme... Que peut-il bien cacher de si important pour que la vie d'un homme vaille si peu ?

Face à lui, deux gardes approchent, aux aguets. Ils scrutent les porches des immeubles, les passants, comme si le coupable allait avoir ses aveux inscrits sur son front. Leurs regards semblent s'attarder longuement sur Elland, qui tente de conserver un air impassible. Sa main gauche, enfouie dans sa manche, le lance terriblement. Ils ne peuvent rien lui reprocher. Ils ne vont pas l'arrêter.

C'est avec ce leitmotiv qu'il avance, croisant de nombreuses patrouilles. Jamais, depuis la purge du printemps, il n'avait vu autant de gardes. Finalement, il parvient sans encombre au marché et se noie dans la foule qui se presse de terminer ses achats avant l'orage. Machinalement, il jette un regard vers l'étal de la drapière, mais c'est un boucher qui est installé là.

Il s'immobilise devant le dernier étal au bout du marché, et fait mine de s'intéresser aux divers légumes, couverts de terre, qui agonisent sur les planches. Le vendeur, un homme rustique au visage buriné par le soleil, ne prend même pas la peine de le saluer ou de lui proposer ses services. Sans doute ne croit-il pas un seul instant qu'il arrivera à vendre ses produits. Du coin de l'oeil, Elland repère Pèire, qui flâne, le nez au vent. Alors il s'éloigne de l'étal et s'engouffre dans les ruelles.

Il marche à pas lents, détaillant chaque boutique comme bon nombre de badauds autour de lui. Il ne se retourne plus pour ne pas attirer inutilement l'attention. C'est à ce moment là que les premières gouttes tombent lourdement sur le pavé. Et l'espace d'un clignement d'œil, ce sont des trombes d'eau qui s'abattent sur la ville. Les gens autour de lui s'éparpillent comme autant de moineaux surpris par un chat affamé.

Elland, lui, se contente d'allonger sa foulée. Son comportement ne doit pas être trop différent des passants, mais il ne peut pas risquer de perdre ses suiveurs. Après de longues minutes de marche qui lui semblent interminables, durant lesquelles il croise encore de nombreux gardes grimaçants sous le déluge, il parvient devant l'immeuble.

En face, une boulangerie répand une délicieuse odeur de pain chaud. Pour ne pas attirer l'attention, il s'achète une miche de pain. A peine a-t-il payé que le tavernier s'approche à son tour pour acheter une brioche. Elland s'abrite sous une avancée de toit et grignote son pain. Il donne parfaitement l'impression d'attendre la fin de l'ondée, tout comme Pèire qui s'est installé un peu plus loin. Une odeur de pierre mouillée remplace celle du pain chaud et les pavés disparaissent maintenant sous d'immenses flaques d'eau. Plus personne ne les foule, d'ailleurs. Enfin, Thémus et Théoliste arrivent. Ils ne perdent pas de temps et s'engouffrent, tous les quatre, dans la porte de l'immeuble.

Les lieux ressemblent, par leur piteux état, à l'immeuble dans lequel Elland vivait. Un escalier étroit grimpe dans les étages et il est si vermoulu que c'est un miracle qu'il ne se soit pas encore écroulé. De chaque côté de l'entrée s'ouvrent deux portes, toutes les deux fermées à clef. Derrière l'escalier, une autre porte est entrebâillée. Avec mille précautions, ils la poussent et pénètrent dans l'appartement. Une seule fenêtre donne sur une cour intérieure jonchée de détritus, et éclaire chichement un logement à l'abandon. Un lit de guingois s'appuie contre le mur du fond. Un miroir, couvert de poussière, surplombe un bassin où personne n'a mis de l'eau depuis des années. Deux chaises, à la paille rebelle, se font face dans un silence sépulcral. Un vieux tapis, aux couleurs ternies, couvre une partie du sol. Et sur le plancher, aucune trace de poussière ne leur permet de voir des traces de pas. Mais posés sur le dossier d'une chaise, deux larges chapeaux rappellent bien des souvenirs à Elland.

Les quatre amis restent silencieux, pour ne pas attirer l'attention. D'un geste de la main, Elland leur montre les couvre-chefs et leur fait signe qu'il s'agit sans doute de ceux qu'il a aperçu dans la nuit. Aussitôt, ils fouillent le logement, à la recherche d'indices.
Dans un placard rongé par les mites, ils trouvent deux couvertures semblables à celle qui enveloppait le corps. Une malle, posée sous la fenêtre, contient de lourdes boites en métal. En les ouvrant, ils découvrent de nombreuses pièces de métal : vis, chevilles, boulons. Ils s'interrogent du regard, se demandant la signification de tels objets dans ce lieu. Plus loin, sur une table bancale, ils découvrent marteaux et outils.

Un soudain grondement, qui ébranle les murs, les fait tous sursauter. Le tonnerre. Tandis qu'Elland tente de reprendre le contrôle des battements de son cœur, il poursuit ses recherches. En vain. Il n'y a rien ici qui puisse leur donner la certitude qu'il s'agit bien du repaire des suspects. Rien qui puisse expliquer ce qu'il se trame ici.

Un nouveau tremblement les surprend, mais il s'agit cette fois d'une personne descendant les escaliers. Ils se regardent à nouveau, et une fois que la porte d'entrée a claquée, ils décident de sortir de l'appartement. Ils ne trouveront rien de plus ici. La Grand Tour Célestis annonce midi. A mi-voix, ils se donnent rendez-vous à l'Hermine Affamée. Puis, sous les trombes d'eau qui semblent vouloir noyer la ville, ils se séparent.

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