Rivemorte, Chap.62

Publié le par Blanche

Ruelle

 

 

Seul un reliquat de fierté les empêche de crier leur frayeur. L'attaquant est trop rapide, trop vif pour leur esprit embrumé par l'alcool. Il fonce droit sur Elland, qui se retrouve soulevé du sol. Et qui prend de l'altitude, le visage fouetté par l'air brassé par les immenses ailes au dessus de lui. Echidna !

Ses pattes avant serrent les épaules du voleur et la douleur le dégrise un peu. Sans pitié pour son passager, la gargouille le ballote dans tous les sens, lui faisant frôler murs et toits. Et lui hurle sa terreur à s'en arracher les cordes vocales. Il ne comprend pas son comportement, les raisons de son acte. Il tente de la raisonner, de la supplier pour qu'elle le pose au sol, pour qu'elle cesse ce jeu ridicule. Mais rien n'y fait. La gargouille, têtue, poursuit comme si de rien n'était.

Soudain, elle accède à ses requêtes, et le laisse tomber. De toute la hauteur. Ses pattes relâchent leur emprise sur les épaules d'Elland. Il chute, interminablement, hurlant de plus belle. Quelle mouche l'a piquée ? Il ferme les yeux, comme si ça pouvait atténuer l'impact sans doute meurtrier. Mais ce n'est pas le sol pavé qu'il touche. C'est la petite rivière qui traverse Rivemorte et qui charrie tous les déchets de la ville. Le choc est violent et lui coupe le souffle. L'eau lui semble être glaciale. Il agite vainement les bras et les jambes : il n'a jamais appris à nager. Elle veut le tuer, elle est devenue folle ! L'ombre de la gargouille plane à nouveau au dessus de lui, menaçante. Il a beau se débattre, s'agiter, elle lui attrape tout de même les épaules et le tire hors de l'eau. Elle le fait tomber sur la berge, avec plus de douceur cette fois-ci. Et elle se pose en face de lui, les iris rougeoyants de colère. Tout en elle montre à quel point elle est furieuse et pour la première fois, il en a peur.

La petite baignade l'a complètement dessoulé et c'est avec l'esprit clair qu'il essaie de comprendre son comportement. Est-elle jalouse qu'il passe du temps avec ses amis plutôt qu'avec elle ? D'une voix rendue frêle par la peur, il lui promet :

- Je vais passer le reste de la nuit avec toi, je te le jure.

Ses crocs deviennent clairement visibles. Echidna grogne, d'un grognement si puissant qu'il semble faire trembler les os du voleur. Elland déglutit bruyamment. Soudain, il comprend. Ce n'est pas le temps passé avec les autres qu'elle lui reproche. Mais le fait d'avoir bu plus que de raison, d'avoir été ivre au point de tituber dans la rue. D'avoir enchaîné les bières, alors qu'il ne dort quasiment pas et que son dernier repas est antérieur à l'attaque. Ce n'est pas comme ça qu'il retrouvera Ménandre.

Le rouge envahit ses joues et son regard n'ose plus croiser celui d'Echidna. Il a eu un comportement indigne d'un ami, indigne de l'affection qu'il prétend avoir pour Ménandre. Mais les verres se sont enchaînés et l'alcool a engourdi son inquiétude. Et ça lui a fait du bien. Car l'angoisse qu'il ressent depuis qu'il a découvert la petite chaussure abandonnée lui noue le ventre et entrave sa respiration. Cet intermède, bien que peu digne, lui était nécessaire.

Il s'excuse platement auprès d'Echidna et lui promet qu'il ne recommencera pas. Elle se calme un petit peu puis lui fait signe de monter sur son dos. Penaud, Elland obéit sans hésiter. Elle s'élance alors dans les airs. Le vent provoqué par sa vitesse fait frissonner Elland, trempé des pieds à la tête. Mais il ne proteste pas. Toute son attention est désormais braquée sur les rues de la ville, à la recherche d'un indice ou d'un comportement suspect.

Les heures passent, lentement. Elland a séché. La ville dort profondément, sans que rien ne vienne la troubler. Le voleur s'interroge : pour quelle raison l'ont-ils enlevé ? Si Tanorède Guevois est aussi suspect qu'il le pense, pourquoi aurait-il pris autant de risques pour un gamin des rues ? Quels ignobles projet a-t-il pour lui ? Echidna semble avoir lu dans ses pensées puisqu'elle prend la direction du quartier de la Fontaine aux Dragons. Mais tout est calme. Aucune lumière ne perce des fenêtres. Aucun mouvement suspect. Une bouffée de colère s'empare d'Elland. Il a envie de forcer la porte, de coincer ce bourgeois trop prévenant et lui faire cracher la vérité, par la force si possible. Il veut voir son sourire suffisant disparaître de son visage.

Mais la gargouille s'éloigne, comme pour lui enlever cette idée qui, il le sait, le conduirait à la mort sans lui assurer de revoir Ménandre. Elle surveille le quartier commerçant puis le quartier pauvre. Et c'est à ce moment là qu'ils discernent, dans la pénombre, deux silhouettes se faufilant entre les ombres.

Elle se rapproche aussitôt et Elland parvient enfin à comprendre ce qu'ils font. Deux hommes sont courbés sur une longue forme allongée et avancent péniblement. La forme est recouverte d'un tissu sombre. Il ne parvient pas à comprendre ce que c'est. Alors, discrètement, ils suivent les hommes. Ces derniers s'arrêtent au fond d'une impasse, où sont entassées de nombreuses caisses en bois. Ils déposent leur fardeau, vérifient que personne ne les suit, et font demi-tour. Echidna, posée sur un toit voisin, reste parfaitement immobile. Quand il est sûr que les deux hommes sont bien partis et qu'ils ne reviendront plus, elle vole jusque dans l'impasse. Elland s'approche alors de la forme et soulève le tissu.
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