Rivemorte, Chap.6

Publié le par Blanche

http://tn3-2.deviantart.com/fs15/300W/f/2007/045/c/9/Thief_by_thegryph.jpg

 

La lune se reflète sur les tuiles d'ardoises encore humides de l'averse récente. Echidna plane paresseusement au-dessus de la ville, avant de se poser gracieusement sur le toit de la cathédrale. Elland descend souplement, laissant sa main caresser la peau rugueuse de sa complice. Ils échangent un long regard puis elle reprend son envol pour vaquer à ses occupations. Elland se doute bien qu'elle va massacrer du bétail, voire même un innocent imprudent, qui serait sorti en cette nuit glaciale. L'ombrelle a été dévorée il y a trois jours, et, bien que statue le jour, la gargouille demeure un être vivant la nuit, ayant besoin de se nourrir. A dire vrai, il préfère ne pas s'attarder sur cet aspect de sa complice. Tout le monde a le droit à un peu d'intimité, non ?

Assis sur le faîte du toit, les genoux ramenés contre lui pour préserver sa chaleur corporelle, il observe rêveusement la ville endormie. Rivemorte... Qui aurait pu prédire qu'il vivrait ici ?
Il est né dans une petite bourgade, des dizaines de lieues plus au sud. Jusqu'à ses quinze ans, il a vécu à la caserne, grâce, ou à cause, de son paternel garde de la ville. Entouré de ses frères et soeurs, sous le regard bienveillant de sa mère, il avait tout pour être heureux. En théorie. Car la proximité de cette fichue garde lui donnait des angoisses insupportables. L'autorité, la loi, l'austérité, la rigueur qui contaminaient jusqu'aux draps de chacun des appartements de la caserne lui pesaient. L'oppressaient. D'aussi loin qu'il se souvienne, il avait toujours eu besoin de courir, de se faufiler à l'insu de tous dans les lieux qui lui étaient interdits. Très jeune, il avait commencé à ''emprunter'' de menus objets. Ce n'était pas leur valeur qui l'intéressait, ni même leur beauté. Pour dire, il avait même ''emprunté'' le ceinturon du garde en chef. Quelle rigolade, le lendemain, quand ses jurons avaient réveillé toute la caserne ! Enfin bref. Il ''empruntait'' uniquement pour sentir l'adrénaline se déverser dans ses veines comme un torrent fougueux. Pour se sentir vivant.

Les nuages se déversent à nouveau sur Rivemorte, comme le reflet des émotions du voleur. C'était à cette époque qu'il avait rencontré Moerteg, son premier ami hors de la caserne. Il fréquentait les autres enfants de gardes, certes, mais finalement, l'austérité et la rigueur avait déteint sur eux, et il n'appréciait pas vraiment leur compagnie. Il avait rencontré Moerteg dans les rues, bien loin de la caserne, un soir où il avait faussé compagnie à sa famille. Elland s'était aventuré dans les ruelles sombres de la vieille ville, où il avait croisé cet enfant, à peine plus âgé que lui mais bien plus chétif, qui dormait sous un porche.

Un bruissement d'ailes l'extirpe sans ménagement de ses souvenirs. Echidna vient se poser devant lui, et l'observe un instant, sourcils froncés, avant de s'approcher. Parce qu'elle a deviné sa peine, elle pose sa large mâchoire sur l'épaule du voleur et lui souffle doucement dans le cou, comme pour lui montrer qu'elle est là, et qu'elle ne l'abandonnera pas. Dans le secret des ténèbres, il laisse son chagrin s'exprimer sans honte.

La gargouille attend patiemment, laissant parfois échapper un geste affectueux. Lorsqu'il se calme enfin, il lui raconte d'une voix rauque, brisée par les sanglots, sa rencontre avec Moerteg, leurs premiers pas l'un vers l'autre. Leur complicité, aussi soudaine qu'inattendue. Et rapidement, leurs tribulations, toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Comme si quelqu'un avait ouvert des vannes invisibles à l'oeil nu, ses souvenirs se déversent dans l'air nocturne sans répit.
Echidna l'interrompt alors qu'il s'apprête à décrire les évènements qui ont mis fin à cette amitié. Elle a senti, dans sa voix déjà fragile, les prémices de futurs sanglots. Avec une douceur inouïe, elle l'attrape par le col, et le soulève pour l'installer sur son dos. Et d'un mouvement puissant, elle prend son envol.

Cette fois, le vol n'a rien d'une promenade de santé. La gargouille prend un malin plaisir à raser les toits, à plonger de manière vertigineuse avant de se redresser lorsque le sol est si proche qu'il pourrait presque le toucher en tendant le bras. Tant qu'il se focalise sur son estomac, et qu'il lutte pour ne pas tomber, il ne pense pas aux mauvais souvenirs. Car elle les connait, ces mauvais souvenirs. Il lui raconte à chaque fois qu'il est mélancolique. Ce n'est certes pas fréquent, mais ce ne sont pas des histoires qu'on oublie. Elle ne le ménage pas un seul instant jusqu'à ce qu'ils arrivent devant un manoir qui semble abandonné, à quelques lieux de la ville. Elle se pose dans l'herbe humide, et le regard qu'elle lui lance semble rieur.

Commenter cet article