Rivemorte, Chap.57

Publié le par Blanche

the-cryptkeeper

 

La dernière phrase, prononcée sur un ton parfaitement détaché, broie le cœur d'Elland dans un étau de glace. Immédiatement, l'image du corps sans vie du gamin, déposé parmi les immondices dans une quelconque ruelle lugubre, s'imprime dans son esprit. Une chape de silence s'est abattue autour de la table. Thémus semble enfin réaliser ce qu'il vient de dire, et s'agite sur son siège, mal à l'aise. C'est Pèire qui murmure, sur un ton qu'il veut convaincant :

- Ils ont sans doute plus intérêt à le garder en vie.

Mais personne n'ose abonder dans son sens. La déclaration de Thémus a jeté un froid sur la petite table, et le doute s'est insinué en chacun d'entre eux. Puis c'est Théoliste, dans un chuchotement rauque, qui partage à son tour ses inquiétudes :

- Et j'espère que ce chenapan ne les poussera pas à bout.

Secouant faiblement la tête, Elland lui répond :

- Non. Il est en danger et il le sait sûrement. Il va sans doute essayer de se faire oublier.
- Mais que vont-ils faire de lui ?
- Personne ne peut répondre à cette question pour le moment. Par contre, ce qu'on peut faire, c'est retourner voir la vieille et l'interroger. Nous la ferons parler, affirme Thémus.
- Et pour lui dire quoi ? « Excusez-moi, vous n'auriez pas enlevé un gamin, par hasard ? »

Le regard que lance Thémus à Elland le foudroie sur place. Le colosse se passe une main dans les cheveux et lâche, désabusé :


- C'est moi qui poserait les questions. Il vaudrait mieux que tu t'en abstiennes Elland. Et si cette piste ne mène nulle part, nous irons voir Guevois. Nous pourrons peut-être parler à Maelenn, il est possible qu'elle sache quelque chose.

Le concerné hoche doucement la tête, vaincu. A aucun moment, l'idée de malmener cette femme ne dérange Elland. Après tout, si elle est liée à leur attaque et à l'enlèvement de Ménandre, elle n'a que ce qu'elle mérite. Impatients de découvrir le fin mot de cette histoire, ils décident de se rendre immédiatement chez elle. Ils prennent tout juste le temps de changer leurs vêtements tâchés de sang et de se laver un peu la figure, pour éviter d'attirer l'attention plus que nécessaire. Ils ne parlent pas beaucoup durant le trajet, se contentant de commenter les nouveaux produits disponibles chez l'épicier, le changement de propriétaire d'une minuscule boutique non loin de la place du marché. Mais le cœur n'est pas à la visite et ils ne traînent pas en chemin.

Il n'y a pas âme qui vive dans la ruelle lugubre qu'Elland commence à bien connaître. Avec la chaleur de ce mois de juin, les immondices dégagent une odeur putride qui les prend à la gorge. La porte est fermée, comme toujours, et c'est avec fermeté que le voleur tambourine contre le battant. Mais personne ne répond. Elland s’accroupit pour extraire de sa botte ses crochets, mais Thémus le dépasse dans un grognement. Il suffit d'un puissant coup de pied pour que la porte jaillisse hors de ses gonds et vienne mourir contre le mur lépreux. L'obscurité règne à l'intérieur de la demeure et seul le soleil estival apporte un peu de lumière par l'ouverture béante.

Un silence sinistre accueille cette entrée fracassante. Puis vient l'odeur, doucereuse et entêtante, quasiment masquée par la puanteur de la ruelle. Mais c'est une odeur qui ne trompe ni Théoliste ni Thémus. Ce dernier tire au clair l'épée qu'il a gardé à la ceinture. Avec prudence, ils avancent dans l'étroit couloir, jusqu'à atteindre ce qui semble être la salle principale. Une chandelle agonise, presque entièrement consumée. Elle révèle pourtant suffisamment de détails pour donner des hauts-le-coeur au voleur. Théoliste ouvre grand les volets, illuminant soudainement le drame. Les deux occupants de la maison gisent sur le sol, morts.

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