Rivemorte, Chap.50

Publié le par Blanche

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Le presque-médecin semble ne pas les avoir vu, concentré sur le toit voisin. Son front couvert de sueur luit doucement, et ses yeux scrutent vainement les hauteurs. Puis il reprend sa course, inconscient des deux paires d'yeux qui le fixent. Dès qu'il a le dos tourné, Echidna s'envole à nouveau, et va déposer son complice dans une ruelle adjacente. La traque est finie pour elle. Mais pas pour Elland, dont les pensées sont braquées sur Théoliste. Pourquoi se comporte-t-il de la sorte ? Que cache-t-il ? Il était présent lors du conciliabule avec Thémus et Pèire. Il sait parfaitement que toute la ville est quadrillée. Alors qu'est-ce qui est si important pour qu'il s'aventure ainsi ?

Le cœur battant la chamade, Elland regagne la ruelle empruntée par Théoliste. Aussi discret qu'un murmure, il suit son guérisseur. Ce dernier connaît tout leur plan, toutes leurs avancées dans cette affaire. Et dans un éclair de lucidité, des dizaines d'incidents reviennent à l'esprit d'Elland : la tisane qui l'a plongé dans le sommeil, la filature pour connaître la cause de sa guérison, sa proximité à la taverne, son omniprésence, surtout quand on ne l'attend pas. Ses activités, qu'il ne détaille jamais. Son comportement, parfois étrange. Sa curiosité, insatiable. Théoliste les épiait. Il assemblait des informations sur eux, jusqu'à ce qu'il en ait récolté suffisamment pour passer à l'attaque. Dans son esprit, plus aucun doute n'est permis : Théoliste est directement lié à l'enlèvement de Ménandre. Peut-être l'a-t-il enlevé pour le soumettre à d'atroces expérimentations scientifiques ? Peut-être souhaite-t-il le tuer pour le découper afin d'étudier en profondeur le corps humain. Ou alors, il souhaite le revendre à un couple dont l'enfant est mort prématurément. Peut-être même qu'il souhaite l'échanger contre des informations. Pire : il souhaite le monnayer contre Echidna, afin d'utiliser sans fin sa salive cicatrisante !

Bouillonnant de rage, il traque cet ami devenu proie, dont le souffle court perce le silence de l'aurore. Il se retourne de plus en plus souvent, comme s'il touchait au but. Et le voleur le suit toujours, bien décidé à découvrir ses complices. Mais alors qu'il allait s'engager à sa suite dans une traverse, une énorme main se pose sur son épaule. Pèire. Elland n'a pas besoin de lui demander s'il a des informations supplémentaires, ses traits tirés expriment une déception indicible. Alors sans prendre le temps de parler, le voleur lui fait signe de se taire, et de le suivre, désignant du doigt la silhouette qui se faufile toujours de ruelles en traverses.

Du coin de l'oeil, Elland peut voir tour à tour la surprise, puis la colère se dessiner sur le visage du tavernier. L'incompréhension vient ensuite, rapidement remplacée par la déception. Ils se figent soudain : Théoliste vient de s'engouffrer dans une porte cochère. Avec un luxe de précautions, ils le suivent, et découvrent une cour intérieure, sombre et humide, percée de nombreuses portes. Le presque-médecin a disparu. Avec avidité, les deux amis scrutent chaque recoin, chaque porte, espérant y trouver un indice. Il leur est insupportable d'imaginer que ce criminel puisse leur avoir échappé. Pourtant Théoliste semble s'être volatilisé.

C'est Elland qui remarque le rai de lumière sous l'une des portes, tandis que les autres sont plongées dans l'obscurité. Silencieux comme la mort, il s'en approche et pose l'oreille contre le battant de bois. Deux voix étouffées se font entendre. Pèire est dans son dos et trépigne d'impatience. N'y tenant plus, il pose la main sur la poignée de la porte et la tourne doucement. En vain. Fermé à clef. Ce qui ne fait que renforcer les soupçons : dans ce quartier, les habitants sont trop pauvres pour verrouiller leurs portes, ils n'ont rien à voler.

Pèire semble être sur le point de défoncer la porte à grand coups de pied rageurs. Elland pose alors une main apaisante sur son épaule et lui fait signe de reculer. S'agenouillant devant la porte, il sort de sa botte deux longs crochets en métal, qu'il utilise régulièrement pour charmer les serrures et les faire s'ouvrir. Sa main gauche est bien trop capricieuse pour qu'il réussisse cet exercice délicat qui demande une grande précision. Aussi utilise-t-il sa bouche pour maintenir le premier crochet et la main droite pour faire jouer les chevilles. Un déclic à peine perceptible se fait entendre, et il se relève, triomphant. Déterminé à découvrir ce que leur cache le guérisseur, il range ses crochets et pose la main sur la poignée. C'est avec une pensée pour Ménandre, et les supplices que lui fait subir Théoliste, qu'il ouvre la porte d'un geste rageur.

 

 

 

N.B. L'illustration est l'oeuvre de Damian Bajowski. Une galerie de ses oeuvres est présente ici  : link

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