Rivemorte, chap.48

Publié le par Blanche

Pleine-lune-sur-Wyzima.jpg

 

 

 

Des gens parlent autour de lui mais il est incapable de saisir le sens des paroles. Il se sent soulevé, porté jusqu'à une chambre. Théoliste apparaît devant lui, l'air soucieux, et lui enlève aussitôt sa chemise pour évaluer l'étendue des dégâts. Il sent l'eau qui lave son corps couvert de sang. Il sent Pèire qui s'agite autour. Mais son esprit est uniquement tourné vers Ménandre, seul aux mains de son ravisseur. Ce n'est que lorsque le presque-médecin commence à recoudre la longue coupure sur sa joue qu'il renoue avec la réalité, sans pour autant ressentir réellement la douleur. Pèire s'est assis juste à côté, et le presse de questions. Bougeant le moins possible la mâchoire, le voleur lui raconte tout ce qu'il s'est passé : la visite chez le bourgeois, la filature, la bagarre. L'enlèvement du gamin. Lorsqu'il rapporte les dernières paroles de l'attaquant, concernant le devenir de Ménandre, Pèire lâche un long soupir et murmure :

- C'est ce qu'il voulait, Elland. Il savait que ça te rendrait fou. Il savait que tu le tuerais. Et comme ça, il ne pourrait pas te dire la vérité.
- Il était à l'agonie !
- Justement. Il ne voulait pas prendre le risque de te révéler leur commanditaire, ni leurs intentions réelles. Il t'a menti, Elland. Je ne sais pas ce qu'ils comptent faire du petit, mais certainement pas ça. De toutes façons, je vais mettre Thémus au courant, et s'il apprend que ce genre de choses se passe, nous le tirerons aussitôt de là.
- J'ai pas su le protéger, Pèire. Il me faisait confiance et maintenant...
- Tu as fait ce que tu as pu. Et maintenant, nous allons retourner chaque pierre de Rivemorte s'il le faut, mais nous le retrouverons. Et nous leur ferons payer.

Théoliste a terminé de recoudre la balafre, qui s'étend de la mâchoire à l'oreille droite. Une douleur sourde lui engourdit la moitié du visage, sans compter les chairs qui protestent encore du traitement subit à la poitrine et au ventre. Pèire et le guérisseur s'échangent un regard puis Théoliste lui propose de boire une tisane qui apaisera la douleur. Mais Elland ne veut pas boire de tisane. Il veut retrouver le gamin, le serrer contre lui et s'assurer qu'il est en sécurité. Il veut partir dès maintenant à la recherche des ces fils de chien qui ont osé faire ça. Pèire essaie de temporiser, et Théoliste insiste pour qu'il boive sa tisane. A deux contre un, ils obtiennent gain de cause. Et à peine a-t-il fini de boire le liquide qu'il s'écroule endormi.

Le Comain se tient bien droit devant la table de torture, une terrible pince à la main. Il s'approche lentement de sa victime, un sourire sadique sur le visage. Du moins, c'est ce que suppose Elland, qui se trouve debout dans son dos. Debout dans son dos ? Habituellement, c'est lui qui est allongé sur la table. Alors … qui se fait torturer ? Le Comain utilise la pince sur le supplicié, et un hurlement insoutenable résonne entre les murs. Un hurlement repris en écho par Elland lorsqu'il reconnaît la voix. Ménandre.

Il se réveille en sursaut, poussant un cri d'angoisse. Aussitôt Théoliste apparaît et le rassure d'une voix douce. Alors seulement, Elland remarque ce qui l'entoure. Il est toujours dans sa petite chambre de convalescent. Dehors, le soleil s'est réfugié depuis longtemps derrière l'horizon. Mais la petite pièce est vivement éclairée par de nombreuses chandelles aux lueurs vacillantes. Sa joue semble avoir été marquée au fer rouge tant elle est douloureuse, et chaque inspiration est difficile. Il se redresse lentement sur le lit. La chambre semble être transformée en quartier général. Pèire et Thémus sont assis autour de la table recouverte de plans et murmurent leurs idées d'action. Théoliste l'aide à se relever et à s'asseoir près des deux hommes, qui s'interrompent en le voyant. C'est Pèire qui l'interroge en premier :

- Comment tu te sens ?
- Vous m'avez drogué ! Nous avons perdu un temps fou !
- Absolument pas. Ton corps avait besoin de récupérer et toi de te calmer. Ce n'est pas en se précipitant que nous aurons les meilleurs résultats.
- Vous avez retrouvé Ménandre ?
- Non, pas encore. Mais on y travaille.
- Comment ?
- Toutes les gargouilles de la ville, soit une vingtaine environ, sont informées de l'enlèvement de Ménandre. Elles vont patrouiller toute la nuit avec leurs maîtres pour chercher le gamin, et repérer les mouvements suspects. De plus, quatre d'entre elles sont positionnées autour des portes de la ville. Elles scrutent les allées et venues pour empêcher le ravisseur de quitter la ville avec le petit. Durant la journée, ce sont des hommes de Thémus qui prendront le relais.

Elland hoche doucement la tête, satisfait de cette mesure. Vue du ciel, Rivemorte peut moins facilement dissimuler ses secrets. Il devine qu'elles ont reçu, par Pèire, une image très précise de Ménandre, et qu'elles sauront le reconnaître immédiatement. Théoliste lui apporte une nouvelle tisane, qu'il regarde avec méfiance. Ce dernier lui assure qu'il s'agit uniquement d'un anti-douleur. Pèire confirme et il se laisse convaincre. Sirotant lentement le liquide brûlant, il écoute désormais le cordonnier :


- Quant à moi, j'ai mis tous mes hommes en alerte. Ils surveillent tous les points stratégiques de la ville, patrouillent dans les tavernes et interrogent discrètement leurs contacts.

Thémus appuie ses dires en posant ses gros doigts sur la carte, marquant ainsi chaque point stratégique. C'est la première fois qu'Elland le voit hors de sa boutique, et il semble encore plus impressionnant dans la petite chambre. Un pli soucieux barre son front. Ses épaisses moustaches semblent en berne et tendent vers sa bouche aux lèvres pincées. Théoliste prend la parole à son tour et les informe qu'il a demandé à tous ses clients et tous ses fournisseurs de le prévenir s'ils constataient la moindre situation inhabituelle. Rassuré, Elland se laisse glisser un peu plus dans sa chaise et demande :

- Mais en attendant, on ne va tout de même pas rester les bras croisés ?
- Bien sûr que non.
- Vous proposez quoi ?
- Tu dois d'abord nous ré-expliquer ce qu'il s'est passé. N'oublie aucun détail, ça peut être très important.

 

 

N.B. L'illustration est l'oeuvre de Damian Bajowski. Une galerie de ses oeuvres est présente ici  : link

Commenter cet article