Rivemorte, chap.47

Publié le par Blanche

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D'un geste habile, il sort la dague de sa botte, et la glisse discrètement dans sa manche. Ménandre a imperceptiblement hoché la tête. Alors il se relève et ils se remettent à marcher, comme si de rien n'était. Elland modifie leur itinéraire, s'applique à leur faire emprunter des rues passantes, grouillantes de badauds, avec l'espoir illusoire qu'ils n'oseront pas s'en prendre à eux au milieu de la foule. Il cherche également à éviter de les conduire tout droit à l'Hermine Affamée. Regardant avec angoisse le soleil paresseux qui n'avance que très lentement dans le ciel, il jure entre ses dents : Echidna ne pourra leur être d'aucune aide. Suivi par Ménandre, qu'il n'ose envoyer à l'auberge seul, il fait plusieurs détours. Dans son dos, il sent toujours la présence menaçante des hommes. Si seulement le gamin n'était pas avec lui ! Détestant être la proie, il tourne soudain dans une ruelle déserte, et fait face à ses poursuivants. Et dans un murmure, il ordonne :

- Fuis maintenant, Ménandre.

Aussitôt, le gamin réagit et s'élance vers l'extrémité opposée de la ruelle. Et presque aussitôt, les hommes passent à l'attaque. Elland n'a que le temps d'apercevoir leurs mines patibulaires avant que trois d'entre eux ne lui tombent dessus. Il évite habilement le poing dirigé vers son ventre que lui envoie le premier. Et dans un geste fluide, dégaine sa dague pour menacer le second homme qui se rapproche dangereusement. Il le rate largement, mais la présence de l'arme les rendent plus méfiants. Le premier homme revient à la charge en lançant son poing en direction de son visage. Sans grâce, Elland l'évite et profite du déséquilibre de l'homme pour lui asséner un coup de poignard sur l'épaule. Grognant de douleur, il s'écarte légèrement du combat pour laisser place à ses complices. Sans s'être concertés, deux d'en eux l'attaquent en même temps. Elland n'a jamais réellement combattu et a toujours préféré la discrétion à l'attaque frontale. Aussi le premier l'atteint dans la poitrine, d'un puissant coup de poing, lui faisant brusquement expulser l'air de ses poumons. Mais il ne laisse pas le second homme le toucher et lui entaille le ventre sur une bonne longueur. Son attaquant ne semble pas le sentir, car il revient à la charge. Une avalanche de coups de poings se déchainent sur Elland, qui ne parvient à en éviter que trop peu. Le souffle court, il n'entend que les battements désordonnés de son cœur, et les halètements des attaquants. L'homme qui le frappe fait soudain un faux-mouvement. Sans pitié, Elland en profite pour abattre sa dague dans sa gorge. L'homme s'écroule par terre dans un bruit répugnant, pour ne jamais se relever. Mais les autres ne lui laissent pas le temps de souffler. Déjà, ils se rapprochent, menaçants. Les gestes du voleur sont de moins en moins fluides. La douleur des coups se fait ressentir dans tout son corps.

Une lame effilée jaillit subitement en direction de sa gorge et il ne parvient qu'à s'écarter légèrement. Dans un éclair de douleur, il sent l'arme lui ouvrir profondément la joue. La rage et la peur pour Ménandre se mêlent en un curieux mélange qui lui fait perdre pied. Sans plus rien contrôler, il assène frappes du poing et coups de dague au jugé, parant et esquivant les attaques à l'instinct.

Lorsque sa raison reprend le dessus, il est vautré par terre, couvert de sang. Tout son corps n'est plus que souffrance. Autour de lui, deux cadavres fixent les pavés pour l'éternité. Un troisième homme respire difficilement, allongé sur le dos, sa jambe gauche tordue dans un angle insolite. Et … et le quatrième ? Se relevant aussi rapidement qu'il peut, Elland le cherche du regard. Il faut quelques secondes à la ruelle pour qu'elle cesse enfin de bouger, et il aperçoit alors une petite chaussure abandonnée quelques mètres plus loin. Un pressentiment atroce lui noue le ventre. Il lâche un cri de bête blessée et se précipite vers le survivant. La main droit plaquée à hauteur de sa gorge pour le maintenir en place, la senestre tenant tant bien que mal sa dague, il plonge son regard dans celui du blessé et lui demande :


- Où est ton autre complice ?

Un sourire railleur se dessine sur ses lèvres ensanglantées et ses yeux se portent sur l'arme :

- Tu comptes faire quoi avec ça ?

Un rapide coup d'œil permet à Elland de comprendre : sa main gauche ne tient plus l'arme. La dague est posée sur la paume et , presque sagement, la lame repose sur la gorge de l'homme. Et quand il tente de serrer l'arme entre ses doigts, ils ne répondent pas. Hurlant de rage et de frustration, il lui assène de la main droite un violent coup de poing dans la poitrine, qui fait craquer plusieurs côtes. La raillerie disparaît du regard de l'homme, tandis que sa respiration se fait sifflante.

- Où est ton autre complice ?
- Parti. Avec le gamin.
- Où ?

Le silence s'attarde un instant de trop. Un déluge de coups, donnés du poing gauche, l'incitent à parler. Mais le blessé arbore le sourire satisfait de celui qui sait qu'il n'aura pas le temps de parler, et murmure :

- Il va le vendre dans un bordel mal-famé. Il aura beaucoup de succès.

La vision du voleur se brouille, ne laissant qu'une brume rouge. Les bruits de la ville meurent soudainement. C'est une rage indicible qui s'empare de lui et qui dévaste tout sur son passage. Lorsqu'il se calme enfin, le corps est méconnaissable.

Elland se relève en titubant. Tout son corps est douloureux, il est couvert de sang, et quelque part dans son esprit, une petite voix lui susurre qu'il doit s'en aller avant l'arrivée de la garde. Ramassant la chaussure de Ménandre, il vacille jusqu'au bout de la ruelle. De sa manche, il tente d'essuyer le liquide vermeil qui macule son visage, mais ne fait que l'étaler. Il regagne tant bien que mal la taverne tandis qu'il imagine les pires horreurs pour Ménandre. Il a le réflexe de passer par l'arrière de la taverne. Et c'est la cuisinière qui l'accueille en poussant un hurlement d'effroi, faisant aussitôt accourir Pèire. Il s'immobilise en découvrant l'état de son locataire, mais il n'a pas le temps de placer un mot qu'Elland demande :

- Ménandre. Il est là, n'est-ce pas ?
- Ménandre ?
- Dis-moi qu'il est ici !
- Non, je ne l'ai pas vu. Mais qu'est ce qu'il s'est passé ?

La fureur, à nouveau, lui fait perdre pied. Mais il est bien vite ramené à la réalité par Pèire, qui le ceinture violemment, et par la cuisinière, qui vient de lui balancer un seau d'eau glacée sur le visage. Alors, dans le petit couloir obscur, il s'effondre en sanglots.
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