Rivemorte, Chap.42

Publié le par Blanche

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A la fois enthousiasmé par l'idée d'avoir quelque chose à faire, et agacé d'être mis devant le fait accompli, Elland suit le gamin jusqu'aux cuisines, sans un mot. Il l'attrape tout de même par l'épaule avant de quitter la taverne et lui demande :

- Pèire est d'accord ?
- Ben oui ! Il m'a dit qu'il me donnait mon après-midi !

Elland l'observe, suspicieux, mais rien dans l'expression du gamin ne lui met la puce à l'oreille. Alors, haussant les épaules, il se résigne à devoir lui obéir. Ménandre l'entraîne sur la place du marché, fermement décidé à obtenir l'une des parts de leur accord : se faire acheter deux brioches. Et si Elland rouspète et tente de renégocier, il n'obtient qu'un regard rempli de reproches qui le fait aussitôt céder. C'est donc un Ménandre radieux, s'empiffrant d'une excellente brioche, qui marche fièrement, suivi par un Elland de plus en plus bougon. Finalement, alors qu'ils parviennent dans l'une des plus grande artère de la ville, le gamin demande à son ami :

- Tu te souviens de Maelenn ?
- La jolie fille qui te donnait à manger quand tu vivais dans la rue ?
- Exactement. Je veux lui rendre visite, pour lui donner de mes nouvelles. Et lui offrir une brioche.
- Une brioche que je t'ai acheté, galopin !
- C'est un détail, ça.
- Et pourquoi est-ce que je dois t'accompagner ?
- Parce que. Je veux lui montrer mes amis. Et puis, elle est jolie.

Les lèvres pincées, Elland s'arrête au beau milieu de la voie, sans se soucier des badauds qui le bousculent et qui l'invectivent. Ménandre veut le montrer comme s'il était un animal domestique ou une belle acquisition... Et est-ce que ce garnement essayerait de le caser ? Sa vie est-elle pathétique au point de se voir arranger des rendez-vous galants par un gamin pré-pubère ? Il s'apprête à protester lorsque Ménandre se tourne vers lui, la bouche pleine et articule difficilement :

- T'as pas le choix de toutes fachons. Tu as promis.

Elland pousse un soupir à fendre le cœur, et se remet en marche. Il s'est fait avoir sur toute la ligne.
A mesure qu'ils avancent, les rues se rétrécissent et les parures des passants perdent peu à peu leur luxe. Ils s'immobilisent finalement dans une petite ruelle, traversée par un vent frais, exempte de toute vie et encombrée par divers immondices et autres conteneurs hors d'usages. Ménandre s'approche d'un pas décidé vers une porte en piteux état, sans paraître le moins du monde dérangé par l'odeur que le vent peine à dissiper, et frappe doucement contre le battant. Elland, lui, se tient légèrement en retrait, adossé contre le mur d'en face. Une jambe repliée sous lui, le pied en appui sur le mur, il patiente en se frottant du pouce, machinalement, la paume de la main gauche. Dans un grincement sinistre, la porte s'ouvre. Mais elle ne dévoile pas une jolie fille. C'est une vieille mégère, replète, aux cheveux gris hirsute, qui se tient dans l'encadrement. Elle jette un regard furieux à Ménandre avant d'aboyer :


- Dégage de là, vaurien !

Elland, agacé par la le comportement de la femme, s'approche de Ménandre et pose une main protectrice sur son épaule. Elle ne l'avait visiblement pas remarqué, car elle le détaille de haut en bas avant de se radoucir. Le gamin, profitant que l'attention de la femme soit détournée de lui, se précipite derrière Elland et observe la scène de son abri. Elle offre un sourire édenté à l'adulte, et d'une voix éraillée lui explique :

- Excusez-moi. C'est un vrai jeu pour les morveux du quartier : ils viennent frapper aux portes pour déranger les honnêtes gens. Et quand on ouvre, ils s'enfuient comme une volée de moineaux. Vous désirez ?

Peu convaincu par les explications de la femme, Elland ne souhaite pourtant pas faire une esclandre. Voyant que Ménandre reste dissimulé derrière lui, il tente un sourire avant d'annoncer :

- Nous venons voir Maelenn.
- Maelenn ? Oh oui, la petite. Hélas... sa mère était gravement malade, et elle a dû retourner dans son village natal. Ça doit bien faire … un mois maintenant. Vous lui voulez quoi ?
- Nous voulions juste la saluer. Vous rappelez-vous du nom de son village ?
- Hum... Sa famille habite à Picsuif, il me semble. Mais c'est à trois jours de voyage d'ici. J'espère que la pauvre n'a pas perdu sa mère...
- Nous l'espérons aussi. Merci pour vos renseignements, madame.
- Je vous en prie, ce fut un plaisir.

Le sourire édenté se fait mielleux, et les paupières papillonnent sauvagement. Retenant une grimace de dégoût, Elland se détourne vivement en attrapant Ménandre par le bras et s'éloigne à grands pas. En fois en sécurité, plusieurs rues plus loin, Elland s'assoit sur un seuil de porte et esquisse un sourire satisfait :

- Voilà. Nous avons cherché ton amie. J'ai rempli ma part du marché.
- Pas du tout !

 

Bien campé sur ses pieds, Ménandre lui fait face. Comptant sur ses doigts pour appuyer ses propos, il énumère :

- Tu dois m'aider jusqu'à la fin de la mission. Tu ne dois pas poser de questions. Tu ne dois pas abandonner, ni trouver de fausses excuses pour arrêter. Tu ne dois pas rechigner. Tu ne dois pas te plaindre. Tu dois aussi m'acheter une tourte à la viande et un broc de bière.

La tête serrée entre ses mains, Elland jure à mi-voix. Ce fichu gamin a une excellente mémoire. Pourquoi a-t-il promis tout ça ? Il essaie d'expliquer :

- La mission était d'aller voir Maelenn.
- Justement, on ne l'a pas vue. Alors tu vas aller louer des chevaux et tu m'accompagnes à Picsuif.
- Pardon ? N'exagères pas, Ménandre !
- Tu as promis, Elland. Tu dois tenir ta parole.
- Et je la tiendrai. Mais ne me parle pas comme ça.

Ménandre se compose une moue penaude, parfaitement sincère, qui calme aussitôt le voleur. En bougonnant, il se lève et demande :

- Et tu es prêt à faire une semaine de voyage pour aller la voir ?
- Oui. Elle m'a beaucoup aidé. C'est mon amie. Je veux lui donner de mes nouvelles et prendre des siennes.
- Et Pèire sera d'accord ?
- Pèire comprendra. Il sait ce qu'est l'amitié, lui.

La pique atteint le cœur d'Elland, qui se mure aussitôt dans un silence douloureux. Ménandre a raison, encore une fois : si Pèire n'avait pas un sens aussi aigu de l'amitié, il serait sans doute mort à l'heure qu'il est. Et puis, le gamin ne devait pas avoir tant d'amis que ça, qu'il tienne à cette jeune femme est parfaitement normal. Dans un soupir, il lâche :

- D'accord, je vais à Picsuif avec toi. Mais sans chevaux, nous irons avec Echidna. Et nous passons d'abord à l'Hermine pour prévenir Pèire, prendre quelques affaires et des provisions.

Râlant après l'air satisfait de Ménandre, Elland reprend la route en direction de l'auberge. Au grand dam du voleur, Pèire ne voit aucune objection à laisser Ménandre partir pour ce périple. Et il ajoute même, avec un sourire narquois, que ça fera le plus grand bien à Elland. Boudeur, avec la certitude qu'ils sont toujours ligués contre lui, Elland regagne son repaire pour préparer quelques affaires. Il appréhende d'y aller, car il redoute de ne pas être à la hauteur. Mais d'un autre côté... la préparation de cette expédition lui fait ressentir un sentiment qu'il croyait oublié : l'excitation. Aussi, une fois prêt, il redescend jusqu'à la salle principale, pour prendre le dîner en compagnie des deux comploteurs. Ils suspendent leur conversation dès qu'ils le voient arriver, faisant soudainement gonfler la colère d'Elland. Il leur jette un regard noir avant de commencer à manger dans le mutisme le plus complet. Et c'est Pèire, avec amusement, qui lui explique :

- Ménandre n'est pas très à l'aise avec les gargouilles.

Le concerné fait mine de rien, mais le bout de ses oreilles a viré au rouge vif. Surpris, Elland regarde le tavernier, qui semble parfaitement sincère, et lui demande :

- Mais... il côtoie Echidna depuis pas mal de temps maintenant ?
- Côtoyer, oui. Mais de là à voler avec elle...

Le silence retombe sur la table, à peine entrecoupé par le bruit de succion que fait Ménandre en mangeant son potage. Retenant à grand-peine un sourire, Elland poursuit son repas sans faire d'autres commentaires. C'est pour cette raison que Ménandre voulait prendre des chevaux, alors qu'il savait très bien qu'avec Echidna, ça serait bien plus rapide ! Pèire change habilement de sujet et la question n'est plus abordée, au grand soulagement de Ménandre.

La nuit vient tout juste d'étendre ton manteau de ténèbres et un faible crachin tombe sur la ville, rafraîchissant l'air. Echidna les attend dans la ruelle lorsqu'ils sortent de la taverne. Les faibles lueurs nocturnes renforcent la pâleur de Ménandre, lui donnant presque un air spectral. Tout en douceur, la gargouille s'approche de lui et frotte sa tête contre la petite main. Mais le gamin ne semble que moyennement rassuré. Elland, avec agilité, monte sur le dos de sa complice et c'est Pèire qui installe Ménandre juste devant le voleur. Dans un geste protecteur, ce dernier entoure de ses bras la frêle silhouette, qui s'y agrippe avec force.

L'envol est puissant, comme toujours, mais en même temps incroyablement doux. Et si d'habitude Echidna s'amuse à faire peur à ses passagers, elle semble cette fois parfaitement consciente de la peur de Ménandre. Ainsi prend-elle un soin tout particulier à rester stable et à voler doucement. Rivemorte s'étale sous leurs yeux, parsemée de points lumineux qui se reflètent sur les toits luisants. Mais Ménandre tremble tout de même entre ses bras et ses ongles s'enfoncent dans ses chairs à travers le tissu.

Il leur faut de longues heures avant d'apercevoir, enfin, un groupement de maisons tout proche d'une grande étendue d'eau. Picsuif. Avec une prière muette pour celui qui a doté les gargouilles d'un sens de l'orientation aussi fiable, Elland pose un pied sur le sol et fait descendre Ménandre. Les premières lueurs du soleil percent à l'horizon, et dans un bruissement d'ailes Echidna regagne le toit de l'église, où elle espère se fondre dans le décor pour la journée.
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