Rivemorte, Chap.40

Publié le par Blanche

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Pèire lui propose de dormir, cette nuit encore, dans sa petite chambre de convalescent. Il lui explique le système d'ouverture de l'escalier, et lui propose de se servir parmi les meubles entassés pêle-mêle, s'il y en a encore d'utilisables. Puis il s'excuse et regagne la salle principale : c'est l'heure de pointe, et sa présence est indispensable.

C'est avec l'esprit fourmillant de projets qu'Elland se faufile à travers la lucarne pour rejoindre sa chère gargouille. Assis côte-à-côte sur les tuiles d'ardoise, ils regardent la ville sans bouger. Puis Elland, d'une voix douce, se met à lui parler. Il lui explique ce qu'il lui est arrivé dans les geôles, essaie de lui faire comprendre ce qu'elle a ressenti, tentant vainement d'atténuer les faits pour la préserver un peu. Avec toute la tendresse qu'il éprouve pour elle, il s'efforce de trouver les mots pour expliquer l'injustice, le plaisir de faire souffrir, le sentiment d'impuissance absolue qu'il ressentait. Il se perd dans ses remerciements, dans ses peurs et dans ses doutes. Et elle, elle l'écoute sans broncher. Lorsque les mots s'éteignent, elle se contente de glisser son museau dans son cou. Pas besoin de paroles pour comprendre tout ce qu'elle ressent.
Puis elle lui fait signe de monter sur son dos. Soudés par une complicité plus forte que jamais, unis par une tendresse infinie, ils survolent Rivemorte en totale osmose. Lorsque l'aube s'annonce, ils regagnent le toit d'ardoise pour un ultime moment de tendresse avant que le soleil ne la transforme en pierre.

Dix jours sont nécessaires pour rendre habitable son nouveau repaire. Un ébéniste est venu pour faire entendre raison à la porte capricieuse qui refusait de s'ouvrir sans recours à la force. Il a également rendu sa dignité à une armoire bancale amputée de ses tiroirs. Un superbe lit en bois sculpté, aux pieds maltraités par des générations d'utilisateurs peu soigneux, a retrouvé toute la gloire de ses jeunes années. Pendant que l'artisan s'affairait, Ménandre et Elland ont récuré les murs, les ont enduits de chaux. Les vitres ont retrouvé leur vision d'antan. Les toiles d'araignées et la poussière ont été boutées hors de la pièce par d'impitoyables subterfuges. Le plancher a été nettoyé, poli, ciré. Une table, quelques chaises, un nécessaire de toilette, une large banquette ont été amenés, non sans difficultés, jusqu'au nouveau refuge du voleur, grâce à l'aide de Pèire. Les placards ont été remplis du nécessaire de vêtements et d'objets du quotidien.

Et au onzième jour, heureux, Elland convie Thémus, Pèire, Ménandre et même Théoliste pour fêter l'aménagement de son nouveau chez-lui. Les éclats de rire retentissent toute la nuit, les conversations vont bon train et lorsque vient l'heure de partir, il s'avère que l'escalier est bien trop périlleux pour les invités pris de boisson. Préférant éviter de se rompre le cou, ils décident donc, dans un brouillard alcoolisé, de dormir au milieu des cadavres de bouteilles. Au petit matin, ils regagnent leurs logis respectifs : c'est le début d'une période sombre.

Elland commence chaque journée par s'entraîner, en insistant particulièrement sur sa main gauche capricieuse. Mais il a beau s'exercer jusqu'à en pleurer de douleur, elle n'en fait qu'à sa tête. Dans la solitude de sa tour d'ivoire, il se retrouve face à lui-même. Et doit s'avouer que reprendre sa vie d'avant, cette obsession qui ne le quitte pas depuis qu'il est sorti de geôles, est tout bonnement impossible. Le sort, de son impitoyable volonté, a complètement changé la donne.

Chaque nuit de sommeil lui rappelle sans concession les actes du Comain. Il revit chaque seconde de sa captivité à peine endormi. Alors, quand la douleur se fait trop forte, il s'allonge sur son lit, et rumine ses pensées noires. Il se lamente sur son sort, sur l'injustice qui a été commise et qui ne sera jamais avouée. Il maudit ces hommes qui se permettent de telles erreurs sans risquer la moindre sanction, dans l'indifférence générale. Il bout de colère à l'idée que le Comain et ses sbires poursuivent leurs petites vies répugnantes, comme si de rien n'était, comme s'ils n'avaient pas brisé sa vie.

Mais la colère est vite étouffée par le désespoir. Ils lui ont brisé sa vie. Tout ce qu'il avait avant a disparu. Il n'était pas très riche, ne collectionnait pas les luxueuses tenues, ni les objets d'art. Il vivait simplement, et il lui ont pris le peu qu'il avait.
Et puis, il se l'avoue sans peine, une angoisse indicible lui noue le ventre à l'idée qu'il se fasse arrêter à nouveau. Il a toujours volé, toute sa vie, sachant pertinemment quels risques ils prenait. Mais les geôles, le Comain, la mort, tout cela lui semblait très abstrait. Désormais, c'est même un peu trop concret pour lui, et il préfèrerait encore se donner la mort que retomber en les mains du bourreau. Mais la mort … il n'avait jamais réfléchi à ces notions, il profitait de la vie au jour le jour. Le temps de l'innocence est révolu.

Au fil des jours, il se replie de plus en plus sur lui-même, ressassant ces idées jusqu'à en avoir le vertige, incapable de se reprendre en main et d'aller de l'avant. Il ne fait plus que des sorties fugitives pour aller piquer un peu de nourriture en cuisine, quand le dragon qui règne sur les lieux n'est pas là. Et avec un sourire désabusé, assis sur son lit, il contemple son butin en se demandant s'il devra à jamais se contenter de ces larcins.
Il évite au maximum Pèire et Ménandre, n'ayant nullement l'intention de les croiser pour lire de la déception ou de la colère dans leurs regards. Et même Echidna … après tout ce qu'elle a fait pour lui, il se laisse aller. Il culpabilise de ne pas arriver à surmonter cette épreuve, et de ce fait, s'enfonce encore plus dans sa solitude.

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