Rivemorte, Chap.39

Publié le par Blanche

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Un silence de plomb s'abat sur la ruelle. Le temps a suspendu son cours. Elland ne quitte pas du regard le visage de Pèire, guettant la moindre réaction. Le géant se fige, et pâlit à vue d'œil. Les yeux rivés sur les pavés inégaux, il déglutit bruyamment avant de passer sa large main dans ses cheveux. Finalement, dans un soupir interminable, il lâche du bout des lèvres :

- Ce n'est pas contre toi. Tu ne dois pas mal le prendre.
- Dis-moi Pèire, j'ai besoin de savoir...

Cet homme imposant, qui terrorise les gamins, s'agite sur le banc avant de poser les coudes sur ses genoux et de se prendre la tête entre les mains. Et d'une voix étouffée, il raconte :

- C'était insoutenable, Elland. Echidna savait que quelque chose n'allait pas, mais elle n'arrivait pas à me l'expliquer. Et … elle m'a fait ressentir ce que tu ressentais. Au début, c'était parfaitement voulu et conscient. Mais ensuite... je crois qu'elle-même ne le supportait plus, alors elle m'envoyait ces sensations, comme pour les partager, comme pour les atténuer. Elle le faisait jour et nuit, sans cesse, elle ne s'en rendait même plus compte. Et … je suis désolé, Elland. J'ai vraiment essayé... mais je n'ai pas réussi à enlever ça de mon esprit. Et à chaque fois que je te voyais, je...

Sa voix s'étrangle soudain, nouée par l'émotion. Gêné, Elland pose simplement une main sur l'épaule massive, silencieux. Malgré lui, les paroles de son ami le touchent profondément, et il comprend soudain tout ce qu'implique ces mots. Et comme une vague furieuse qui se répand dans un port, ce trop-plein d'émotion rejaillit sur Elland, qui se retrouve les joues baignées de larmes silencieuses.

Il s'écoule de longues minutes de silence absolu, durant lesquelles les deux hommes, en toute pudeur, laissent leurs sentiments s'épancher. Puis, tout comme la vague se retire, ils reprennent contenance et ils toussotent, gênés par cette débauche de sensibilité.
Pèire se lève soudain, et d'une voix bourrue invite le voleur à le suivre, ce qu'il s'empresse de faire pour laisser derrière lui cet épisode pénible. Tous deux silencieux, ils empruntent le petit couloir qui longe les cuisines, puis se rendent directement aux étages en traversant le fond de la salle principale, noire de monde. Le tavernier se saisit d'une lanterne allumée, et s'assure qu'Elland le suit bien avant de reprendre son avancée. Ils grimpent jusqu'au cinquième et dernier étage de l'auberge, longent le couloir jusqu'au fond, et Pèire se saisit d'une perche au bout en forme de crochet, posée dans l'angle du mur. D'un geste habile, il glisse l'extrémité de la perche dans une poignée de cuir fixée au plafond, et tire d'un coup sec. Elland bondit en arrière en voyant le plafond qui semble s'écrouler, avant de se maudire aussitôt. C'est en réalité un escalier escamotable, dont l'échelle se déplie jusqu'à toucher le sol.

Un sourire amusé au lèvres, Pèire lui désigne d'un geste du menton le trou béant, sombre comme le gouffre des Enfers, qui les surplombe. Puis il gravit lentement les marches. Elland, pas tout à fait rassuré, le suit tout de même. Tandis que Pèire s'affaire à allumer d'autres lanternes une fois arrivés, Elland découvre le désordre invraisemblable qui encombre la mansarde : chaises et tables cassés, armoires de guingois, lits amputés de plusieurs pieds, lanternes brisées, vieux tissus, bouteilles vides. Une odeur de poussière et de renfermé le saisi à la gorge, l'empêchant quasiment de respirer.


- Voilà ton logement !

Pèire a l'air particulièrement content de lui mais le voleur ne peut cacher sa déception. Vivre ici ? Dans ce trou à rat irrespirable ? Sérieusement ? Pèire ne lui laisse pas le temps de se lamenter plus sur son sort, et s'exclame joyeusement :

- Ne fais pas cette tête ! Suis-moi !

Malgré sa stature, il se faufile agilement entre les amas de meubles cassés, jusqu'à atteindre une pièce à la porte fermée. Donnant un solide coup d'épaule au battant de bois, il parvient à l'ouvrir. Et, cérémonieusement, il s'incline en faisant signe à son nouveau locataire d'entrer.

- Je n'ai jamais réussi à savoir à quoi correspondait cette pièce. C'était peut-être un logement pour le personnel, il y a très longtemps. Enfin, au moins, c'est au calme.

Elland hoche doucement la tête, pour lui montrer qu'il a bien entendu ses explications, découvrant les lieux avec curiosité. La pièce est vierge de tout encombrement, et semble plus grande même que son ancien appartement. Deux petites ouvertures percent les flancs du bâtiment, et dévoilent, à travers les carreaux sales, une vue imprenable de Rivemorte. Au fond de la pièce, un œil-de-bœuf fait face à un mur aveugle. Entre les deux, un toit d'ardoise, plus d'un mètre en contrebas, sera idéal pour Echidna. Il se glisse par l'œil-de-bœuf le temps de vérifier qu'il pourra bien y accéder malgré sa main et qu'il pourra passer par la façade s'il est vraiment en danger, et il retourne à l'intérieur. Certes, les murs sont en piteux état, et l'ensemble mérite un sacré ménage, mais il a la conviction qu'il sera bien ici. Faisant un ultime tour sur lui-même pour admirer les lieux, il fait finalement face à un Pèire ravi, qui a tout de suite compris qu'il avait fait un heureux. Et c'est avec un immense sourire aux lèvres qu'ils concluent leur accord : Elland réside désormais à l'Hermine Affamée.

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