Rivemorte, Chap.35

Publié le par Blanche

 

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Son chez-lui, sa tanière, son refuge est totalement vide. Ses meubles, ses habits, ses quelques possessions ont disparus. Ne reste que la poussière et quelques toiles d'araignées. Fébrile, il se précipite vers ses cachettes : la troisième brique en partant du milieu, à hauteur d'épaule, est amovible. Et en la retirant, Elland découvre avec soulagement que ses trésors sont toujours là. A la hâte, il s'en empare, les fourre pêle-mêle dans son balluchon, puis se précipite vers son autre planque : la planche juste avant le seuil de la porte. Et là encore, son butin est intact. Dernière cachette, sur l'une des poutres de la charpente, creusée par ses soins. Oui ! Toujours là !
Dans un geste dérisoire, Elland serre précieusement son balluchon contre son torse, et tourne lentement sur lui-même au milieu de son appartement vide. Il n'y a définitivement rien d'autre à récupérer.

Incapable de rester plus longtemps entre ces murs, il se glisse par la lucarne, douloureusement conscient que c'est sans doute la dernière fois qu'il peut le faire. Puis, accroupi sur le toit mitoyen, il contemple la ville sans vraiment la voir, plongé dans ses pensées. Il n'a plus rien. Certes, il lui reste des bijoux volés, qu'il pourra revendre. Mais il n'a plus de refuge. Il n'a plus de meubles, ni le moindre objet de la vie courante. Ils lui ont volé sa vie.

Le regard fuyant de la vieille lui revient soudain en mémoire, et enfin, il met le doigt sur le détail qui le dérange. Les gardes n'emmènent rien d'habitude, si ce n'est le suspect. Et les connaissant, ils n'ont pas dû passer beaucoup de temps à fouiller, sinon, ils auraient trouver son butin. Ils cherchaient un coureur de jupons, capable de pervertir cette innocente femme. Ils ne cherchaient pas un voleur. D'accord, pour chez lui, ils ont dû se faire avoir par les pièges, mais ils ne s'amuseraient certainement pas à descendre les meubles, même par vengeance. Pour en faire quoi de toutes façons ? Ils n'ont pas trouvé de preuves, et c'est tout ce qu'ils cherchaient.

Par contre, sa logeuse... apprenant que son locataire ne reviendrait pas, elle a dû faire appel à des connaissances qui sont venues piller chez lui, poser leurs sales pattes sur ses affaires, et les emmener contre quelques pièces d'argent. Et la vieille peau s'est empressée de trouver un nouveau locataire, avant même de s'assurer qu'il était bien condamné.
Un cri de rage s'étrangle dans sa gorge. Qu'elle soit maudite ! Qu'elle brûle en Enfer !!

Mais la fureur s'efface rapidement alors qu'il observe sa main. Il ne peut plus plier complètement ses doigts et il en sent à peine les extrémités. Quant à saisir un objet et le porter, c'est devenu complètement aléatoire : parfois, il y parvient, parfois l'objet lui échappe, comme s'il était aussi glissant qu'un poisson dans une rivière. Pourra-t-il seulement reprendre ses activités comme avant ?

L'arrivée d'Echidna interrompt le cours de ses pensées. Avec tendresse, elle vient frotter son museau contre épaule, et il réalise, hébété, que la nuit est déjà tombée depuis longtemps. Sa gargouille s'assoit tout contre lui, et il fait reposer son front contre sa peau rugueuse. Elle n'a pas besoin de lui parler pour le réconforter. Sa simple présence suffit à lui remonter le moral : il n'a peut-être plus grand chose, mais il l'a, elle. Et c'est bien le plus important. Pourtant, bien malgré lui, ses pensées dérivent et il fait une liste des objets qu'il a perdu. Il sait bien qu'il est inutile d'aller parler avec sa logeuse : même si elle lui disait à qui elle a vendu ses possessions, il ne pourrait jamais les récupérer. Et même si ça lui revient de droit … il est fatigué de lutter.

D'un mouvement doux et pourtant ferme, Echidna suspend ses réflexions et l'invite à grimper sur son dos. Il rechigne et bougonne, satisfait de se lamenter sur son sort. Mais il comprend rapidement : s'il est toujours là quand le soleil se lèvera, il sera coincé sur le toit. Le goujat qui occupera sa tanière empêchera tout passage par la lucarne et il serait suicidaire de redescendre par la façade. Seulement, dans sa situation, il a juste envie de rester là et d'attendre que ça se passe. Echidna se fait insistante, et il s'exécute. Son baluchon solidement noué autour de la taille, il passe les bras autour de son cou. D'un mouvement puissant, elle prend son envol et s'élève au dessus des toits. L'excitation habituelle du vol, voire la nausée, n'arrivent pas. Il reste totalement amorphe malgré les efforts de la gargouille pour lui procurer des sensations. Ils survolent les toits tellement bas que quelques tuiles se détachent et vont s'écraser bruyamment sur les pavés. Et ils frôlent la Grand Tour Célestis de si près qu'Elland manque d'être jeté à terre. Mais rien. Pas la moindre nausée, pas la moindre peur. Il se sent aussi vide que son appartement.

Echidna s'éloigne peu à peu de la ville, jusqu'à survoler les bois environnants. Lorsqu'elle se pose souplement sur le sol humide, il est assailli par l'odeur d'humus qui lui rappelle son séjour à la cascade. Les lieux sont sinistres, à peines éclairés par l'astre nocturne. De sa démarche si particulière, Echidna l'entraîne jusqu'à un monticule de rochers et le désigne d'un large mouvement de la tête. Il la regarde un moment sans comprendre, et soudain, tout s'éclaire : puisqu'il n'a plus de refuge, il doit dissimuler une partie de son butin ici. A l'aide d'une pierre tranchante, il creuse un trou profond et se défait d'une chemise, dans laquelle il plie soigneusement les bijoux des Clamadinis : ce sont les plus dangereux, et plus compromettants. Il ne garde que le médaillon où la femme lui sourit, ainsi que des bijoux plus anonymes. Demain, il ira voir Thémus pour se faire un peu d'argent. Immobile, les genoux sur la terre fraîchement remuée, il a l'impression d'enterrer sa vie.

C'est Echidna, encore, qui le tire de ses pensées moroses. Réalisant que la nuit vieillit, il agit. Ses biens soigneusement recouverts de terre, de cailloux et de feuilles, il remonte sur le dos d'Echidna. L'aube fait pâlir le ciel, il est temps de rentrer. Et si Elland ignore où aller pour dormir, sa complice n'hésite pas. En quelques minutes, ils se retrouvent dans la petite ruelle derrière l'Hermine Affamée.

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