Rivemorte, Chap.34

Publié le par Blanche

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Les jours s'écoulent lentement, et une certitude se dessine à l'horizon : il est temps pour Elland de rentrer chez lui. Théoliste ne vient plus que pour se faire offrir une bière et discuter avec son patient. Ses blessures sont guéries, ou sur le point de l'être. Pèire est toujours aussi mal à l'aise en sa présence, et bien qu'il ne lui en ait pas fait la remarque, Elland sent bien que sa place n'est plus à l'auberge. Ménandre reste un compagnon fidèle, mais il n'a plus lieu d'être garde-malade. Pèire loge et nourrit deux bouches inutiles.

Et puis, c'est une étape dans sa vie qu'il aimerait laisser derrière lui : l'emprisonnement, la torture, la convalescence. Il a envie de retrouver ses petites habitudes, son chez-lui, sa lucarne qui donne sur les toits de Rivemorte. Il veut retrouver sa complicité avec Echidna, ses folles cavalcades nocturnes, l'excitation des vols. Tirer un trait sur les derniers évènements et, comme lui a dit l'un des gardes, oublier. Et ce n'est pas en restant enfermé dans une petite chambre, à ressasser ses souvenirs et ses idées noires, qu'il y parviendra. Il lui faut retrouver sa vie d'avant.

Une vie de solitude, et c'est précisément ce qu'il redoute. Après le mois passé à la cascade, puis sa convalescence, il a perdu l'habitude d'avoir pour seul interlocuteur Echidna. Il a oublié ce que c'est de compter uniquement sur soi pour s'en sortir. Il a prit goût à la vie avec les autres, et si une petite voix dans sa tête lui crie que c'est dangereux, il ne peut s'empêcher de l'apprécier, cette vie-là. Pourtant, ce n'est pas la sienne : il doit retrouver sa tanière et son quotidien.

C'est avec la gorgée nouée par l'émotion qu'il remercie une dernière fois Pèire pour tout ce qu'il a fait, puis qu'il salue Théoliste nonchalamment accoudé au comptoir. Ménandre a tenu absolument à l'accompagner, et le voleur n'a pas su résister au regard implorant qu'il lui lançait. Marchant côte-à-côte dans les ruelles, un balluchon de quelques vêtements sur l'épaule d'Elland, ils se rendent jusqu'à sa tanière. Le gamin n'arrête pas de parler, sans doute pour combler le silence pesant. Elland sait déjà que cette habitude lui manquera. Arrivés au pied de son immeuble, il s'agenouille auprès de Ménandre et lui promet qu'ils se reverront très bientôt : après tout, l'Hermine Affamée a toujours été sa cantine, il n'y a pas de raison pour que ça change, bien au contraire. L'air légèrement moins triste qu'avant, le gamin hoche doucement la tête et s'en va en traînant les pieds.

Une fois assuré d'être seul dans la ruelle, il s'approche de la façade et contemple sa hauteur. Ce qui était un geste quotidien pour lui devient subitement une appréhension. Mais il va y arriver. Il noue son baluchon autour de la taille pour ne pas être gêné et, lentement, s'assure de ses prises pour escalader le mur. Les deux premiers mètres ne posent pas réellement de soucis, du moins il refuse de les voir. Sa jambe gauche compense la faiblesse de sa main, et jusqu'au second étage, elle lui permet de faire bonne figure. Mais lorsque son pied glisse, et qu'il doit se rattraper avec la main... il ne peut plus se mentir. Un cri de douleur lui échappe et sa sénestre, qui porte tout son poids, se fait traitresse : ses doigts ne répondent plus. Et bien qu'il essaie de se rattraper avec la main droite, rien n'y fait. C'est la chute. Miraculeusement, il parvient à retomber sur ses pieds et si le choc est douloureux, il ne le blesse pas. Accroupi au pied du mur, les yeux rivés sur sa main handicapée, Elland oscille entre rage et désespoir.

Il n'aurait jamais dû tenter d'escalader, il en est parfaitement conscient. Il savait très bien, avant même de toucher la première pierre, que c'était prématuré. Mais il avait tellement envie d'y croire... Il avait tellement envie de rentrer chez lui, comme au bon vieux temps. Comme si rien ne s'était passé. Comme s'il n'avait pas une main handicapée. Comme s'il n'était jamais tombé entre les mains de son tortionnaire.

Cruellement conscient de sa posture, et de la présence de rares badauds qui le prennent sans doute pour un ivrogne, il se redresse avec dignité et tente d'oublier la douleur. Reprenant son baluchon sur l'épaule, il entre par l'entrée principale. Il n'a pas emprunté les escaliers de son immeuble depuis des années et il est désagréablement surpris par la vétusté des lieux. Qu'importe, il ne vit pas dans l'escalier. Alors qu'il atteint le dernier étage, prêt à désarmer tous les pièges qu'il a installé, des marches qui grincent le font se retourner. Sa logeuse grimpe péniblement jusqu'à lui. C'est une vieille femme, au sourire édenté et à la peau marquée par les années, un chignon grisonnant sur la nuque. Elle l'apostrophe et il ne peut faire autrement que de l'écouter, ne serait-ce que quelques instants. Si elle ne le voit que très rarement, elle prend toujours son loyer en main propre, et le connait donc de visu. Lorsqu'elle parvient au palier, même à bout de souffle, elle parvient tout de même à lui demander :


- Z'êtes encore en vie, vous ?
- Il semblerait.
- C'tant mieux pour vous, j'suppose. Y'a des gardes de la ville qu'sont venus. Z'ont dit qu'vous étiez en geôles, qu'vous seriez pendu. Z'ont tout fouillé chez vous. Et z'ont tout emporté.

Chancelant, Elland doit s'adosser au mur pour ne pas tomber. Ils sont venus jusqu'ici ! Malgré sa stupéfaction, il prend le temps de dévisager la vieille femme. Elle regarde un point sur le mur, juste à côté de sa gorge. Elle est mal à l'aise, et Elland est soudain convaincu qu'elle lui ment. Mais avant qu'il n'ait pu approfondir cette impression, elle poursuit :

- Vous pouvez aller voir. Mais restez pas trop longtemps, vot'remplaçant arrive d'main. Et pensez même pas rester, j'veux plus d'vous ici. Voyou !

Et sans s'attarder davantage, la vieille bique tourne les talons et redescend les escaliers. Sonné, le voleur s'approche difficilement de sa porte. La serrure a été à moitié arrachée, et le panneau de bois, de guingois, est entrebâillé. Presque craintivement, il le pousse. Et ce qu'il constate le glace d'horreur.
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