Rivemorte, Chap.32

Publié le par Blanche

D'un geste vif, le géant se redresse et s'avance dans son atelier. Il s'immobilise pourtant très rapidement, et un sourire apparaît.

- Théoliste ! Tu tombes bien, je suis en train de requinquer ton patient.

Et le presque-médecin entre à la suite de Thémus dans la petite arrière-boutique, laissant dans son sillage une étrange odeur d'onguents et de nourriture. Il salue rapidement Elland et Ménandre avant de s'asseoir et de s'essuyer le front à l'aide de son mouchoir. Enfin, il fouille dans sa besace et en sort deux magnifiques tourtes à la viande, joliment dorées, qui couvrent l'odeur de cuir qui règne dans l'arrière-boutique. Il semble avoir tout prévu, puisqu'il fait apparaître également un long couteau et plusieurs petites brioches aux pralines. Le regard de Ménandre s'est fait gourmand, et il ne quitte plus des yeux les victuailles posées sur la table. Mais alors que Théoliste s'apprêtait à partager les tourtes, il s'immobilise :

- Tu fais boire de l'hydromel à mon patient, Thémus ?

Le cordonnier esquisse une moue penaude, et marmonne entre ses dents une réponse inintelligible. Elland, bien qu'il ne fréquente jamais les médecins, n'ignore pas que la boisson est souvent interdite avec eux. Elle serait néfaste, d'après ces derniers. Discrètement, il éloigne ses mains du gobelet délictueux. Mais Théoliste éclate de rire et poursuit joyeusement :

- Tu as retenu mes enseignements ! De la bonne chair et un peu d'alcool, rien de tel pour remettre sur pied un malade ! Surtout que ton hydromel est le meilleur de la ville...

Le presque-médecin ne cache pas un regard envieux en direction de la bouteille, et c'est avec le sourire que Thémus se lève et lui apporte un gobelet, qu'il remplit généreusement.

- C'est bon, j'ai compris. Mais tu n'auras pas les noms de mes fournisseurs, épargne-toi la peine de m'interroger.
- Pas même contre une part de l'excellente tourte à la viande.
- Pas même, non.
- Tu es dur en affaire, mon ami.

Les deux hommes s'affrontent amicalement du regard avant d'exploser de rire, puis de lever leur verre à la santé d'Elland. Ce dernier les observe, abasourdi : s'il s'attendait à un tel comportement de la part de Théoliste, jamais il n'aurait soupçonné Thémus d'être capable de plaisanter, et encore moins de rire.
Le presque-médecin termine de partager les tourtes, et en pose une part devant chacun. Puis, redevenu presque sérieux, il explique :

- J'avais une patiente à visiter dans le coin et …
- Tu avais surtout envie d'un verre d'hydromel.

Le cordonnier l'a interrompu sans hésiter, et Théoliste incline doucement la tête :

- D'accord. Je savais qu'Elland viendrait ici, alors, tout à ma conscience professionnelle, je me suis dit que je devrais venir pour m'assurer que le trajet s'est bien déroulé.

Devant le regard sceptique des trois hommes attablés, il soupire et finit par avouer :

- Bon. D'accord, c'était aussi pour l'hydromel.
- Tu es incorrigible, Théoliste.
- C'est ce que ma femme me répète toujours !

L'atmosphère s'est considérablement détendue, et c'est dans la même ambiance de plaisanterie qu'ils discutent des derniers ragots de Rivemorte. Pour la première fois depuis son emprisonnement, Elland se surprend à sourire. Et même, il a beau chercher, il ne parvient pas à se rappeler la dernière fois qu'il a ainsi discuté avec des amis autour d'un verre.

C'est avec une nourriture délicieuse, et des bouteilles d'hydromel dont les réserves semblent inépuisables, qu'ils palabrent à bâtons rompus pendant de longues heures. Les éclats de rire permettent au jeune voleur d'oublier un peu sa situation. Finalement, c'est l'épouse de Thémus qui vient les déloger, car le repas est prêt et qu'il va refroidir. Elland, amusé, observe le colosse se faire tancer par un petit bout de femme. Un peu ronde, elle a un très joli visage, des yeux bleus qui lancent des éclairs et une voix ferme qui étouffe toute contestation. Et si le cordonnier, pour faire bonne figure, la rabroue devant ses amis, il les conduit tout de même jusqu'à la porte en leur souhaitant une bonne soirée. Alors qu'ils sont sur le point de partir, il retient Elland un instant, et lui glisse à l'oreille :
« Si nécessaire, j'ai beaucoup d'informations sur ton Comain ». Le convalescent hoche simplement la tête, sonné par tout ce qu'implique cette simple phrase.

Dans un état second, hanté par l'idée de vengeance, il salue également le presque-médecin qui rentre lui aussi chez lui, et se met en route, aidé par Ménandre. Le gamin reste silencieux, parfaitement conscient de son trouble. Le Comain, et toutes ses exactions, lui ont toujours parus intouchables : cet homme, mandaté par le Gouverneur lui-même, peut agir en toute impunité pour le bien de Rivemorte. Et qu'importe s'il s'agit d'innocents. Alors l'idée de pouvoir faire payer toutes les souffrances subies par les dizaines d'innocents qui sont passés entre ses mains, cette idée est sacrément alléchante. Mais les risques ne sont pas anodins car c'est un homme protégé, une enquête sera menée, et des coupables seront trouvés. Et puis... Elland est un voleur, pas un assassin, pas un vengeur. D'accord, il pique quelques bricoles, mais jamais il n'a planifié la mort de quiconque. Surtout que si le tortionnaire lui tombe entre les mains, il ne lui offrira certainement pas une mort...

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