Rivemorte, Chap.30

Publié le par Blanche

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Dès le lendemain, une confortable routine s'installe. Ménandre, fraîchement promu garde-malade, vient lui apporter son petit-déjeuner. Avec sa bonne humeur, et les ragots de la soirée, il l'aide involontairement à chasser les dernières traces de ses cauchemars. Le premier jour, il raccourci ses cheveux couleur nuit, devenus trop longs. Et avec mille précautions, passe la redoutable lame du rasoir sur sa barbe naissante.
Puis c'est le médecin qui vient pour changer les pansements, appliquer encore les onguents, vérifier la cicatrisation.
Il s'accorde une petite sieste après le déjeuner, mais même là, le Comain est présent, et il revit chaque instant passé en sa compagnie. Et c'est encore Ménandre qui l'aide à s'en extirper, en lui faisant faire des exercices. Théoliste l'a autorisé à se lever, mais il doit faire très attention car il a perdu beaucoup de forces. Le gamin, la mine concentrée et la voix docte, le guide et le soutient tout au long de sa convalescence. Chaque geste est douloureux, mais la perspective d'aller voir Echidna lui donne des ailes. Et quand ça ne suffit plus à repousser la douleur, c'est Ménandre qui, d'une simple phrase, le pousse à avancer : '' Encore un peu, Elland, allez, s'il te plait ! ''.

Le temps poursuit sa course. Ses plaies cicatrisent, sauf la longue coupure sur son avant-bras gauche, qui en fait presque toute la longueur. Malgré toute sa panoplie d'herbes, le médecin ne parvient pas à assainir la lésion et redoute l'infection. Sa main gauche a perdu beaucoup de sensibilité et en dépit de ses efforts, il ne parvient pas à récupérer ses facultés. Théoliste craint que les nerfs soient touchés, et le prépare doucement à l'idée qu'il ne pourra jamais plus s'en servir comme avant. Son genoux droit est plus douloureux, lui aussi, et le fait légèrement boiter. Là encore, le médecin est assez pessimiste : les sévices qu'il a subit ont profondément marqué sa chair, et son corps s'en souviendra toute sa vie.

Bien qu'ébranlé par ces nouvelles, Elland ne se laisse pas abattre. Il veut revoir sa gargouille. Il aura bien le temps de trouver des parades aux séquelles de sa rencontre avec le Comain.
Il use de toute sa force de persuasion pour convaincre le gamin de l'accompagner, à la nuit tombée, jusqu'à la porte arrière de la taverne. Ménandre, qui prend son rôle très au sérieux, craint qu'il nes'épuise, ou qu'il ne se blesse, et souhaite en parler d'abord à Pèire ou à Théoliste. Prenant alors un air de conspirateur, Elland lui propose un marché : s'il ne souffle mot à personne et l'aide, il pourra lui demander n'importe quel service en retour. En bon voleur, le gamin négocie durement les conditions, avant d'accepter. Et c'est avec la légère impression de s'être fait avoir qu'Elland le suit hors de la chambre.

Le couloir est désert, mais dans la salle commune résonnent rires et éclats de voix. Discrètement, et aussi rapidement que possible, ils descendent l'escalier de service jusqu'à la cuisine. C'est le coup de feu, et la cuisinière, une petite femme épaisse comme un fil de fer, se démène devant les fourneaux. Leur sortie passe inaperçue et ils se retrouvent rapidement dans la ruelle derrière la taverne. Seul un filet de lune, et une lanterne éloignée, dispensent un peu de lumière.

Ils n'attendent pas plus de cinq minutes dans l'air frais du soir avant qu'une lourde silhouette ne se pose devant eux.
La nuit s'est immobilisée autour d'eux et semble retenir son souffle. Les deux complices sont figés dans une contemplation silencieuse. Avec avidité, ils se scrutent mutuellement, cherchant à savoir comment va l'autre. Echidna n'a pas changé, elle est toujours aussi impressionnante, même si Elland, en toute subjectivité, la trouve magnifique. Seuls ses iris sombres ont gagné en gravité.

Puis tout semble se remettre en mouvement en même temps : au loin, un fracas laisse deviner une maladresse volumineuse. Le vent, d'une virevolte capricieuse, charrie jusqu'à eux le fumet des fourneaux de la taverne. Et Echidna, d'un bond puissant, se projette vers le voleur, s'arrêtant à quelques centimètres seulement de son corps fragile et meurtri.
Elle le renifle maintenant, s'attardant son genou, puis sur son avant-bras. Elle ne semble pas avide d'affection, plus préoccupée par les changements de son ami. La gorge nouée, Elland pense au pire : il est diminué, et le restera sans doute toute sa vie. Avec sa main gauche handicapée, pourra-t-il toujours la guider comme avant ? Avec son genou douloureux, tiendra-t-il toujours sur son dos, sans perdre l'équilibre ? Et elle... acceptera-t-elle un maître diminué ?
Son museau s'attarde sur le bandage qui orne son bras, se frottant dessus jusqu'à le faire grimacer.


- Arrête Echidna, tu me fais mal.

Elle lui jette un regard glacé, et poursuit de plus belle. Les larmes au bord des yeux, Elland défait le bandage pour lui montrer la blessure. Elle souhaite sans doute constater par elle-même l'étendue des dégâts, avant de prendre la décision de l'accepter à nouveau comme partenaire. L'entaille est profonde, boursouflée et brûlante. Echidna la renifle longuement, avant de river ses yeux dans ceux, désespérés, du voleur. Ses iris rougeoient de colère.
Puis sa langue râpeuse parcourt la longueur de sa plaie, encore et encore. La douleur lancinante est insupportable, et envoie des ondes jusqu'à son cœur, qui s'affole. Il chancèle sur ses jambes, et Ménandre vient à sa rescousse pour l'accompagner dans sa chute.

Elland reste assis sur les pavés froids et humides, mortifié par la honte, paralysé par la douleur. Echidna cesse alors de lécher sa plaie, et vient poser sa tête massive sur l'épaule du voleur. Il replie son bras blessé contre son torse, dans un geste dérisoire de protection, et passe son bras valide autour du cou de sa complice. Un sentiment d'affection puissant émane de la gargouille, mêlé au soulagement et à la joie. Elle l'aime toujours, et il a la certitude qu'elle l'aimerait quoiqu'il arrive. Qu'importe les séquelles, ils sont partenaires. Le visage enfoui dans son cou, il laisse libre cours aux émotions qui le bouleversent. Jusqu'à ce que ...


- Qu'est ce qu'il se passe ici ?

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Awira 17/02/2011 19:31



Non, c'est pas la peine d'insister trop je pense. C'est juste que... on ne sent pas trop le temps passer. Mais en même temps, si c'est une dizaine de jours, ce n'est pas trop grave.


Le sentiment du temps qui s'écoule est l'un des plus difficile à créer je trouve.



Awira 17/02/2011 13:23



J'ai beaucoup aimé la phrase "Et c'est avec la légère impression de s'être fait avoir qu'Elland le suit hors de la chambre". Dommage qu'on ne connaisse pas les termes de la négociation...
Ménandre n'est pas si simple qu'il paraît parfois l'être !


Juste une petite remarque: attention, on dirait qu'en deux jours Elland s'est remis de ses blessures. Je ne crois pas qu'on fasse de la rééducation aussi rapidemment. En général, on attend
quelques semaines/ mois avant de commencer. Mais bon, cela dépend aussi des blessures d'Elland.



Blanche 17/02/2011 13:37



On connaîtra les termes de la négociation. Ménandre n'oublie pas si facilement quand quelqu'un lui doit un service ;)


Et pour ce qui est du temps, il s'est écoulé au moins une dizaine de jours. Je n'ai pas insisté dessus, car je ne voulais pas tomber dans les répétitions, mais j'aurais dû visiblement :P