Rivemorte, Chap.21

Publié le par Blanche

L'enseigne se balance lentement au gré de la bise fraîche de cette fin de printemps. De la porte ouverte s'entend le battement régulier du marteau sur le cuir. Un semblant de sourire revient sur le visage d'Elland. Lorsqu'il franchi le seuil de la petite boutique, le colosse est en sueur, affairé sur une paire de bottes. Dès qu'il aperçoit le voleur, il s'arrête et sourit. Un simple sourire, et un éclair de soulagement dans son regard : ce sont les seuls sentiments qu'il exprimera. Puis, comme s'il ne s'était pas passé un mois depuis le départ d'Elland, il l'entraîne dans l'arrière-salle pour lui offrir une chope d'hydromel. Elland l'observe lorsqu'il verse le précieux breuvage. Il a maigri et de sombres cernes marquent son visage. Ils devisent un moment de la pluie et du beau temps, de la qualité de l'hydromel et des belles filles. Puis, lorsque Thémus leur sert une seconde tournée, ils abordent les sujets qui les préoccupent. Les affaires ne vont pas fort, pour Thémus. La plupart des habitants du quartier ont grandement réduit leurs activités, et craignent de sortir après la tombée de la nuit. De nombreuses rumeurs courent sur les agissements de la milice, qui se soucie bien peu de la réelle culpabilité des gens qu'elle arrête. Après tout, il leur faut des coupables, non ?

En cette période de crise, les clients n'osent plus acheter, et les produits de Thémus, légaux ou non, ne partent plus. Mais les patrouilles se font plus rares, depuis quelques jours, et les arrestations se comptent désormais sur les doigts de la main. Le gouverneur est très fier d'avoir nettoyé la ville et parade dans les rues, crânement, sous l'oeil indifférent de la population. Le cordonnier ne s'étend pas sur les difficultés qu'il a rencontré, trop pudique et trop fier pour le faire. Mais il annonce l'arrestation de nombreuses connaissances d'Elland, souvent des personnes à qui il revendait certains objets, ou des voleurs connus dans le petit cercle des hors-la-loi. Non pas que ça le chagrine particulièrement, il ne les connaissait quasiment pas. Et s'il se garde bien de nouer des relations plus étroites avec eux, c'est aussi pour cette raison. Mais ça rend la menace si réelle !

Elland lui raconte rapidement, à sa demande, ce qu'il s'est passé de son côté durant le mois écoulé. Il garde cependant les moments passés avec Ménandre pour lui, comme un trésor qu'on conserve caché à l'abri des regards indiscrets. Puis, d'un air qui se veut indifférent, il demande :


- Dis-moi, Thémus, toi qui connait tout le monde ici, tu te rappelles d'une jolie blonde qui vendait des draps sur le marché ?

Le sourire du cordonnier prouve que son air n'est pas aussi indifférent que voulu. Il lui demande des précisions supplémentaires, qu'il écoute attentivement, avant de répondre :

- Je vois. Joli brin de fille, en effet. Elle travaille pour le drapier Monrand.
- Tu sais où est son atelier ?

Le sourire de Thémus se fait plus large, et il lui donne l'adresse sans rechigner. Pourtant, dans ses yeux brille la question qu'il n'ose pas poser, et Elland se sent obligé de répondre :

- On m'a dit qu'elle était partie. Et … enfin, j'aurais voulu pouvoir la saluer une dernière fois.
- Elle te plait vraiment ?

Elland hoche simplement la tête en guise de réponse et sent ses joues s'enflammer. Malgré sa curiosité, Thémus n'insiste pas. Il sait qu'Elland lui en parlera s'il le souhaite. Et il sait surtout que s'il pose trop de questions, le voleur va se braquer et se murer dans un silence obtus. Une ultime tournée d'hydromel achève la bouteille, tandis qu'ils parlent de sujets moins personnels. Lorsqu'ils se séparent, seule une accolade plus longue que d'habitude exprime leur soulagement et leur amitié.

Pour un oeil néophyte, Elland met à profit le reste de l'après-midi pour flâner dans les rues de Rivemorte, déambulant, le nez en l'air, entre les quartiers pauvres et les quartiers plus favorisés. En réalité, il redécouvre sa ville : son regard acéré repère l'emplacement des gardes, l'absence de certains hors-la-loi. Il repère aussi l'activité qui règne autour des plus riches demeures de la ville, puis s'éloigne jusqu'au quartier un peu moins aisé, mais aussi moins surveillé.

Il ne s'arrête que lorsque le soleil disparaît à l'horizon, attiré tel un animal curieux par le doux bruissement d'une activité hors du commun. Sur la place du marché, les étals ont disparus. Les marchands sont rentrés chez eux et les femmes sont allées préparer le dîner. Adossé contre le mur d'un immeuble anonyme, il observe cette place qu'il connait tant s'animer doucement à mesure que les troubadours installent leur scène. Les plus jeunes installent des chaises, pour les spectateurs à venir, tandis que les hommes, torses nus et en sueur, portent les lourdes planches qui serviront d'estrade. Non loin, les musiciens accordent leurs instruments et un homme fait les cent pas, engagé dans un monologue. Fasciné par ce ballet incessant, le voleur ne prête pas attention à son estomac affamé. Et bientôt, hommes, femmes et enfants s'approchent dans un joyeux chahut pour assister à la représentation.

L'homme qui monologuait s'avance sur la scène, simplement vêtu d'une chemise et d'un pantalon de lin écru. Autour de son cou, une étoffe pourpre montre son appartenance au plus célèbre clan des troubadours, les Raconteurs Fous. Le murmure de la foule s'est tu, et tous ont les yeux rivés sur le narrateur. Lorsqu'il prend la parole, sa voix grave et claire s'entend jusqu'au bout de la place.


- Oyez, oyez, gentes damoiselles, gentes dames et gentilshommes. Nous autres, les Raconteurs Fous, avons affronté mille périls, du chemin enneigé aux patrouilles de gardes, pour faire parvenir à vos oreilles avides nos histoires.

Elland regarde, amusé, les enfants aux yeux émerveillés qui fixent l'orateur sans ciller. Les parents, eux, semblent captivés par cette présentation. A cet instant, même un manchot pourrait les dépouiller sans qu'ils s'en aperçoivent. Elland observe plus attentivement le public, hésitant : sont-ils assez riches pour qu'il ose mettre à profit les enseignements de Ménandre ? Mais alors qu'il est sur le point de s'approcher d'une belle femme mûre, aux riches atours, un mot retient son attention :

- … Clamadinis. Oyez, braves gens, le récit de l'ascension de cette famille, jusqu'à sa chute.

Oubliées les idées de larçins, oubliée l'observation du public. Elland se laisse glisser contre le mur, jusqu'à s'asseoir par terre. Désormais, toute sa concentration va au troubadour. Clamadinis : l'ombrelle hantée. Un musicien s'est avancé sur la scène et de son luth s'envole la mélodie qui appuie les paroles du conteur.

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