Rivemorte, Chap.114

Publié le par Blanche

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S'éloignant des bestioles, il poursuit et atteint les premiers villages qui bordent Rivemorte. La nuit est à son apogée, ils dorment tous, inconscients. Les remparts de la ville se dressent dans son champ de vision. Il ne lui faut que quelques battements d'aile pour les atteindre. Les gardes ne prêtent pas attention à lui, trop occupés. Occupés à se battre.

Il distingue parfaitement les visages hagards des habitants, épuisés, armés de balais, de marteaux, de fourches, parfois même de poêles. Les gardes luttent tant bien que mal mais ils sont bien moins nombreux. Intrigué, il poursuit son avancée dans la ville. Chaque ruelle, chaque carrefour, chaque place est envahie par les habitants, armés, hurlants, prêts à en découdre. Les gardes, les milices, les soldats, ils sont tous sortis, eux aussi, dans la rue, et tentent de maintenir l'ordre. Sans grand succès.

Une épaisse fumée noire s'élève du quartier bourgeois. Prudemment, il ne s'approche pas trop mais découvre les riches maisons en flammes. Les résidents sont descendus dans les rues pour fuir le brasier, dans leurs ridicules chemises de nuit richement brodées. Et là encore, les habitants, rejoints par les domestiques, les attendent, armés. La nuit déborde de cris, de hurlements, du crépitement des flammes, des armes qui s'entrechoquent et de claquements sinistres.

Et au beau milieu de ce chaos, un groupe d'hommes et de femmes s'avance, déterminé. Ils se dirigent tout droit vers le palais du gouverneur. Il n'a aucun mal à reconnaître les mages qu'ils ont tiré hors de la Grand Tour Célestis. Sa théorie n'était pas absurde, finalement. Il survole encore la ville, découvrant les mêmes scènes de révolte populaire.

Comment les mages ont-ils pu convaincre la population entière de Rivemorte de semer ainsi le chaos ? Et eux, bien cachés au fin fond de la forêt, que doivent-ils faire ? Peuvent-ils jeter dans la gueule du loup les mages qu'ils viennent de libérer ? Peuvent-ils rester à couvert quand une page de l'histoire s'écrit sous leurs yeux ? Il en a vu assez pour faire son rapport à Pèire. Il regagne les remparts puis l'extérieur de la ville. Son casse-croûte l'attend toujours paisiblement.

Sans douceur, une poigne ferme l'extirpe de sa vision et l'entraîne au beau milieu du camp. Le visage de Pèire n'exprime plus la moindre impassibilité. L'heure est grave. Le tavernier a vu les mêmes images qu'Elland et ils n'ont pas besoin d'en parler entre eux. Ils prennent à part Thémus et Théoliste. Maelenn et Ménandre se joignent à eux sans un mot. D'une voix posée et pourtant pressée, Pèire leur explique les évènements à Rivemorte. Il ne semble pas en savoir beaucoup plus qu'Elland, si ce n'est que la ville est à feu et à sang. Les visages sont graves. Même Ménandre arrête de faire léviter son caillou. Thémus, après un instant de réflexion, prend la parole :


- On ne peut pas rester ici, à ne rien faire. Ma femme et mon fils sont en danger. Je dois aller les protéger.
- Nous ne pouvons pas y aller tous ensemble. Nous avons des blessés, des personnes affaiblies. Ce serait les envoyer à une mort certaine.

La voix de Maelenn est douce, malgré la situation. Et ils sont beaucoup, dans le petit cercle, à opiner du chef. Pèire, après une légère hésitation, demande à Théoliste :

- Les blessés ont-ils encore besoin de beaucoup de soin ?
- Ils ont besoin de repos et de médication. Mais plusieurs mages veillent sur eux et s'occupent parfaitement de ces taches. Ma présence sera bien plus utile à Rivemorte.
- Très bien. Alors je reste ici, avec Jehanne. Elle n'a pas besoin de voir ça. Je superviserai le campement. Maelenn et Ménandre, vous restez ici, vous aussi.
- Non !

Les deux concernés ont poussé ce cri du cœur dans un même ensemble. Pèire grimace mais il est parfaitement conscient qu'il ne pourra pas leur imposer de rester. Théoliste se contente de demander au tavernier de veiller sur son compagnon et sur Osvan. Elland, lui, ne s'inquiète que de pouvoir veiller sur Ménandre et Maelenn. Thémus se redresse. Sa voix a retrouvé toute son autorité quand il déclare :

- Nous devons avertir tout le monde ici. Nous leur laisserons le choix de venir avec nous ou non. Et ensuite, nous nous mettrons en route. Il n'y a pas de temps à perdre.

Le groupe se disperse rapidement. Ceux qui partent pour Rivemorte vont chercher ce qu'ils pensent nécessaire pour cette nouvelle expédition, tandis que Pèire se charge d'informer les mages des derniers évènements.

Ils ne sont qu'une dizaine, finalement, armés de torches, à prendre la route pour Rivemorte. D'un commun accord, ils ont décidé de marcher à la lueur de la lune, quitte à mettre plus de temps, au lieu d'emprunter les souterrains. Ils risquent trop de tomber sur des soldats ou de se perdre. Il leur faut près d'une heure pour voir enfin les remparts de la ville. Le trajet s'est déroulé dans un silence tendu et la vision des épaisses colonnes de fumée noire qui s'élèvent au dessus des toits ajoute à la tension. Les portes de la ville gisent, éventrées, inutiles. Ce sont des scènes de désolation qui les attendent. Elland et Maelenn tiennent Ménandre serré entre eux deux et cachent régulièrement ses yeux des scènes sanglantes, malgré ses protestations.

Les corps jonchent le pavé. Le sang suit paresseusement le sillon des pierres. Gardes et habitants sont réunis dans la mort, avec la même expression d'horreur et de souffrance gravée à jamais sur leurs visages. Malgré l'odeur âcre de la fumée, celle du sang, presque métallique, se fait clairement sentir. Ils arrivent à la place du marché, là où, pour la première fois, Elland a croisé le regard de la drapière. Là où il a entendu le récit des Clamadinis. L'Hermine Affamée a échappé aux flammes, mais pas au pillage. Cette place, où résonnent habituellement les cris joyeux et harangues des vendeurs, bruisse maintenant des gémissements des blessés. A perte de vue, des corps, allongés à même le sol, baignant dans le sang. Les meneurs de la révolte ont fait de cette place une infirmerie à ciel ouvert. Des personnes s'affairent autour des corps, faisant enlever ceux qui ont trépassé, soignant ceux qui peuvent encore l'être. Théoliste et les mages, après une rapide conciliation, vont les rejoindre et offrir leur aide. Elland, Thémus, Maelenn et Ménandre reprennent leur marche, en direction de l'atelier de cordonnier.

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