Les vampires

Publié le par Blanche

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Le principe de ce duel de plume, c'est d'écrire sur un thème donné, avec certaines restrictions.

Thème:
Les vampires.

Restrictions:

- Les mots bisounours, mouette et vodka doivent être utilisés dans le texte.
- un lien musical en relation avec le texte doit être inséré.

 



La jeune fille avance vaillamment entre les tombes, les bras serrés autour de la poitrine. La lune presque pleine projette ses rayons blafards et les stèles s'étirent en de longues ombres torturées. Des nappes de brouillard se lovent dans les creux, entre les caveaux et au pied des arbres. Mais elle avance courageusement, son bisounours gothique cliquetant à chaque mouvement de balancier de son sac à main. Elle s'est faite belle, pour son rendez-vous : talons hauts, leggins couleur chair, mini-short en faux cuir, et petit haut au décolleté qui fait plus que suggérer ses formes rembourrées à grand renfort de coton.

Un hibou hulule, tout proche. Elle sursaute et, nerveusement, lisse sa chevelure impeccablement brushée. Elle s'est habillée trop léger et l'air frais la fait frissonner. A moins que ce ne soit l'appréhension. Ses yeux lourdement maquillés fouillent l'obscurité pour déchiffrer les inscriptions des stèles. Voilà. L'ultime demeure d'Oscar Wilde. Elle s'immobilise et tourne lentement sur elle-même. Elle est un peu en avance. Un nouveau frisson la parcourt, mais c'est un frisson d'excitation. Dans une poignée de minutes, elle va le rencontrer. C'est le rêve de sa vie. Le moment le plus important de sa jeune existence.

C'est au hasard des forums de discussion et des amis Facebook qu'elle a fait sa connaissance. Le courant est tout de suite passé entre eux, et après d'exquises heures de tchat, elle a réussi à découvrir sa véritable identité. Louis, né en 1348, sauvé de la Peste par une créature de la nuit. Elle se souvient précisément de l'euphorie qu'elle a ressenti : elle rencontrait enfin un semblable d'Edward.
Ils ont discuté encore de longues heures avant qu'elle n'ose lui proposer de se rejoindre au Père Lachaise. Elle a poussé un cri strident quand, après d'âpres négociations, elle est parvenue à le convaincre. Et maintenant, immobile devant une tombe, elle écoute sonner les douze coups de minuit en priant pour qu'il vienne.

La brume s'agite soudain, ondule et danse. Et subitement, Louis apparaît. Tout de noir vêtu, costume et redingote, hormis une cravate de soie pourpre, il est majestueux. Certes, un peu plus petit que ce qu'elle imaginait, et ses cheveux noirs cachent une partie de son visage. Mais son port est altier, son teint pâle vierge de tout défaut. Il lui sourit gentiment, laissant deviner ses canines. Elle pousse de petits cris jubilatoires et se précipite vers lui. Il recule d'un pas et son regard serein l'immobilise à quelques centimètres de lui. Avec une douceur infinie, sans se départir de son sourire séduisant, il lui caresse la joue. Puis lui murmure à l'oreille :

- Tu es splendide.

Il s'écarte à nouveau et fait apparaître par magie deux coupes, magnifiquement ouvragées. Il lui en offre une avant de désigner la tombe d'un élégant geste de la main. Elle s'y précipite et, une fois assise, se trémousse en observant chacun de ses gestes. Une bouteille surgit dans sa main. Gracieusement, il les sert puis la dépose entre eux.

- Puisse cet élixir rendre cette entrevue inoubliable.

L'heure est solennelle. La jeune fille se retient de trépigner et essaie de prendre un air aussi distingué que Louis pour entrechoquer leurs coupes. Ses yeux pétillent de bonheur lorsqu'ils rencontrent ceux, graves et sensuels, du vampire. Quand elle trempe ses lèvres dans le nectar, elle lui trouve un surprenant goût d'alcool, mais n'en souffle pas un mot. Son regard reste rivé dans celui du beau Louis. Il chuchote des paroles incompréhensibles mais qu'elle sait être des compliments. Elle glousse de plaisir et termine sa coupe d'un trait.

- C'est vraiment trop génial !

Il la ressert tandis qu'elle s'extasie. Il la caresse du regard tandis qu'elle boit, parle, boit et parle. Les mots deviennent peu à peu hésitants, la prononciation hasardeuse. L'hypnose fonctionne. Elle boit encore et toujours ce merveilleux élixir nommé vodka. Elle n'a plus conscience de ce qu'il se passe autour d'elle. Elle ne parle plus, incapable de formuler ne serait-ce que son prénom.

Louis fait apparaître une nouvelle bouteille, qu'il lui tend. La servir devient fastidieux. Le sort la pousse à boire, encore, directement au goulot, même si la soif l'a désertée depuis belle lurette. Et soudain, elle s'écroule, ivre morte, sur la sépulture du dandy arrogant. Louis ricane et balaie d'un geste négligent les coupes achetées dans un boui-boui d'adorateurs de vampires. Puis il se précipite sur la gorge de la soularde. Oubliées, la grâce et la prestance. C'est avec voracité qu'il déchire la chair tendre et s'abreuve de son sang fortement alcoolisé.

- Mouahahahahaha !

Le sang chaud, mêlé à la vodka, est comme un coup de fouet. Arrachant sa cravate et ses habits trop chics pour être confortables, il titube entre lui tombes en beuglant « C'est à boire, à boire, à boire, c'est à boire qu'il nous faut ! »

Gloussant de son ivresse, il parcourt les tombes, invective les morts, blasphème à faire pâlir Satan en personne et crache sur les stèles. Il bondit sur les pierres tombales, improvise un concours de rots, faisant trembler les croix, et mime des gestes obscènes sur la dépouille de la jeune fille en braillant les paroles de la chanson.

Il s'affale soudain dans l'herbe humide. L'ivresse a été aussi intense que courte. Le prix à payer, quand on est un vampire. Même plus capable de picoler un bon coup. Et ça, ces abrutis d'adorateurs, ils y pensent pas. Il éclate de rire, revivant chaque seconde de cette petite heure d'extase alcoolique. Quel pied !

Il reste de longues minutes allongé, nu comme un ver, ressassant ces sublimes instants. Après tout le mal qu'il s'est donné pour attirer la gourde dans son piège... Il glousse en pensant qu'elle a bien été une gourde, dans tous les sens du terme. Il a joué avec elle, l'a manipulé pour la faire venir ici et la faire boire. Parce que boire le sang d'une personne ivre morte est le seul moyen de se prendre une cuite, pour lui, désormais. Et parce que ces moments d'ivresses valent toutes les supercheries du monde. Il se redresse enfin et ramasse gobelets et bouteilles. Le corps peut bien rester ici, de toute façon, il n'a plus besoin d'elle maintenant.

Il se dirige d'une démarche chaloupée vers un caveau. De là, il extirpe un vieux sac, où il prend ses frusques habituelles, trouées et raides de crasse, puis il y jette bouteilles et coupes. Enfin, il va récupérer la machine à brouillard qui lui a coûté une petite fortune mais qui lui rend bien service pour créer les situations. Plus loin, il récupère l'iPod et les enceintes, où passent en boucle les hululements de hiboux. La prochaine fois, c'est décidé, ce sera des cris de mouettes. C'est vrai, quoi, c'est flippant, les cris de mouettes. On dirait des cris humains.
Et ça tombe bien, parce qu'il est en train de jouer au vampire timide avec une idiote du littoral. Bientôt, il pourra revivre cette extase. Bientôt ! Et pour ça, franchement, être un vampire, c'est d'enfer.

 

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