Les pirates, du rêve à la réalité

Publié le par Blanche

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Je m'installe confortablement dans le siège, tandis qu'un technicien vient effectuer les derniers ajustements. Un large sourire éclaire mon visage. A vrai dire, ce sourire ne m'a plus quitté depuis l'annonce du général Tammon, il y a deux semaines " Préparez-vous pour une nouvelle mission, Lanner. Ile de Tortuga, 1650''. Si j'avais su garder mon air impassible face à lui, j'avais laissé ma joie s'exprimer dans la discrétion de ma chambre. D'accord, je m'étais comporté comme un vrai gamin en bondissant de partout. J'avais même déniché mon épée en silicone, soigneusement cachée au fond de l'armoire, et j'avais entamé un trépidant combat contre l'un de ces maudits Espagnols.

Le technicien s'éloigne, et les scientifiques derrière la vitre protectrice s'agitent. Des pirates. Je vais voir des pirates ! Mon rêve de gosse ! Rackam le Rouge, Barbe Noire, Anne Bonny, Henry Morgan, Bartholomew Roberts, Barbe Rousse. Malgré mes trente-cinq ans et si, en cette année 2082 les vampires sont toujours en tête des préférences en terme de légendes, je reste passionné par les flibustiers. Envers et contre tout. Je connais leurs ports d'attaches, leurs histoires, leurs batailles les plus célèbres. Et je vais en rencontrer !

Un homme en blouse blanche me fait signe derrière la vitre. Pour lui indiquer que je suis prêt, je hoche vivement la tête. La machine a remonter le temps se met à vibrer légèrement.

Les embruns déposent leur offrande salée sur ma peau et le soleil est brûlant. Je suis sur une plage, face à la mer des Caraïbes. Les habilleuses m'ont donné une tenue en adéquation avec l'époque, aussi ne fais-je pas tâche dans ce décor idyllique. Dans quelques instants, je vais les rencontrer. Ces hommes libres, défiant les diktats du pouvoir en place. Récupérant les richesses que les colons avaient eux-même pillé aux autochtones. Libérant les esclaves de l'insupportable commerce humain. Vivant selon un code de l'honneur des plus nobles.

Sans pouvoir résister un instant de plus à mon impatience, je me dirige d'un pas qui se veut nonchalant jusqu'à Basse Terre. La terre brute est dure sous mes bottes de cuir, et une odeur de poisson me prend à la gorge. Sans hésiter, je me dirige vers le port naturel. Une myriade de navires différents sont amarrés au quai. Première déception. J'imaginais de fiers bricks, d'élégants brigantins aux voiles gonflées. Évidemment, au port, les voiles sont abaissées. Sur les flancs des navires, d'innombrables plaies sont béantes, sur lesquelles s'affairent nombre d'hommes. Je suppose qu'elles sont dûes aux coups de canons. Les navires sont petits, sans doute choisis pour leur rapidité. Le corps d'un homme oscille doucement au gré du vent, pendu au mât principal. Depuis quand se pendent-ils les uns les autres ?

Je suis bousculé par un homme maigre et nerveux, visiblement pris de boisson, bien que le soleil soit encore haut dans le ciel. Menaçant, il retrousse les lèvres, prêt à en découdre. Je m'éloigne vivement, prônant la discrétion. Inutile de se bagarrer avec un pirate ivre. Glissant la main dans ma poche, je récupère quelques pièces de monnaie et me dirige vers le panneau décrépit qui annonce "Au Bourdon Fringuant, taverne". L'odeur est forte, ici aussi : subtil mélange d'odeurs corporelles et de nourriture avariée. Dans la ruelle, un homme se soulage contre le mur, dans l'indifférence générale. Plus loin, je devine qu'une bagarre a éclaté : les rires gras et les encouragements résonnent.

L'intérieur de la taverne est sombre, éclairé par quelques lanternes, malgré la luminosité extérieure. Le vacarme y est insupportable. La plupart des clients attablés sont des hommes, certains se goinfrent de plats aux relents écœurants tandis que d'autres jouent aux cartes, avec force rires et protestations. Les pièces de monnaie claquent contre le bois usé. Une femme de petite vertu s'approche de moi et me susurre à l'oreille qu'elle n'attendait que moi. Elle n'est pas seule, non, mais ses congénères sont assises sur les genoux des pirates dans des postures sans équivoque.

Je m'installe à une table sans attirer l'attention, après m'être débarrassé de la catin. J'observe les pirates, leurs chicots noirs et leurs cheveux gras. Ils sont pauvrement vêtus d'habits sans doute pratiques pour eux, mais rapiécés, usés jusqu'à la corde. Où est le faste et la richesse ? Où est la noblesse ? La femme revient, et dépose sans adresse une écuelle où flottent quelques patates dans un liquide grisâtre. Je l'éloigne de moi pour échapper à la puanteur, et me concentre à nouveau sur les clients. Grâce à l'oreillette créée par les scientifiques, si petite qu'elle en est invisible, j'entends et je comprends leurs conversations. Les discussions entre les joueurs sont intemporelles : il y est question de chance, de mauvaise foi et de tricherie. Mais alors que je me concentre sur les hommes assis à une table voisine, mon dos se couvre lentement de sueur froide. L'un des leurs raconte les tortures qu'affectionne son capitaine, pour prouver à tous qu'il est maître à bord. Un autre surenchérit en expliquant ce qu'il advenu de l'esclave, enrôlé de force à bord après sa prétendue libération. Lorsque le troisième raconte en riant ce qu'il est advenu des femmes esclaves trouvées dans les cales d'un navire, je n'y tiens plus, et m'extirpe rapidement de ce lieu de débauche. Leur univers est fait de violence, de viols et de trahisons. Une vie courte, putride, ne tenant qu'à un fil. Je m'éloigne à grand pas de la ville, rejoignant la plage où je suis arrivé, sans remarquer les hommes qui me suivent.

J'ai du sable dans les yeux, dans la bouche, dans le nez. Ils m'ont sauté dessus, trois hommes secs ne vivant que par et pour la violence. Puis ils sont repartis, me laissant plus mort que vif, et sans un sou. Tout ça pour une poignée de pièces. Je tente de respirer sans attiser la violente douleur qui m'élance à chaque inspiration. Un chat s'approche, le dos rond, crachant contre le déchet humain que je suis devenu. En tâtonnant, je parviens après de longues minutes à activer le téléportateur inséré sous la peau de l'avant bras. Et c'est avec un vive soupir de soulagement que je sens la réalité de mon corps disparaître peu à peu, sous le regard ébahi de la boule de poils hérissés. La mythique vie des pirates est magnifique, tant qu'elle reste une légende.

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