Le temps

Publié le par Blanche

 

 

Immobile sur le seuil de la porte, sa large stature semblait défier les cieux. Ses iris bruns scrutaient les trombes d'eau qui s'abattaient, alors qu'il caressait sa barbe naissante, soucieux. La porte ouverte transmettait une douce chaleur qui se répandait dans son dos, tandis que son visage était balayé par le vent frais et humide. Penser, réfléchir, il ne lui restait plus que ça à faire.

Tous les villageois s'étaient rendus chez le vieux Clotaire aux premières heures du jour, faucilles et fléaux prêts pour l'aider aux moissons, et avaient en hâte coupé les épis. De lourds nuages noirs s'amassaient à l'ouest, et les paysans savaient leur temps compté avant que l'orage n'éclate. Ils avaient travaillé d'arrache-pied, la peur viscérale de la famine rendait leurs gestes empressés. Les premières gouttes les avaient fait s'arrêter, les grains était déjà bien assez humides pour ne pas être ramassés sous la pluie. Depuis le printemps, elle était omniprésente, et c'était un miracle que le blé n'ait pas pourri sur pied.

Un éclair déchira le ciel, suivi rapidement par un grondement qui fit trembler les murs de la chaumière. Oui, depuis le printemps, ils n'avaient pu entrer dans les terres sans avoir deux livres de boue sous les sabots. Le labour avait été fastidieux, la charrue s'enlisait sans cesse. Mais ils n'avaient pas le choix, ils devaient semer, prier pour voir les grains germer, pousser, et leur donner suffisamment de nourriture pour tenir jusqu'aux prochaines récoltes.

Cette fois, ce fut la foudre qui le tira de ses pensées. Il la vit distinctement s'abattre sur le noyer de son voisin. Malgré le roulement de tonnerre, il entendit parfaitement le bois se fissurer, se fendre jusqu'à ce que l'arbre soit séparé en deux, et qu'il s'effondre. Un mince sourire étira ses lèvres : quand il était gamin, il adorait les jours d'averse. Le travail dans les champs était compromis, et il restait à la maison, près de l'âtre, occupé à de petites tâches que lui confiait sa mère. Il avait tout le loisir de laisser ses pensées vagabonder, se voyant déjà, en dépit de ses origines, devenir un noble chevalier, de ceux qui peuplent les légendes. Il aurait eu une lourde épée à la ceinture, une armure rutilante, un cheval blanc puissant, et il parcourrait le royaume, chassant les envahisseurs, défendant les plus faibles, vaillant, intrépide. Son nom serait synonyme de bravoure, de loyauté !

Un nouvel éclair transperça les nuages livides. Son sourire disparut. La peste était passée par là, et il s'était retrouvé responsable de la ferme familiale plus tôt que prévu. Il haussa les épaules, comme en réponse au grondement sourd du tonnerre. Après tout, il s'était marié avec la femme qu'il aimait, elle lui avait fait de beaux enfants, et deux avaient survécu. Et elle en attendait un autre... Ils avaient toujours une place importante dans ses prières du soir. Si seulement cette maudite pluie cessait, il pourrait espérer sauver la récolte.

Les cieux se déchainaient au dessus d'eux, versant avec rage des trombes d'eau. Les moissons seraient mauvaises. Pour bénéficier de la protection de son seigneur, il devra encore payer diverses taxes, sans compter la dîme. Jamais il n'y aura assez de provisions pour nourrir toute la famille jusqu'aux prochaines récoltes.

Une main se posa sur son épaule, et son visage rugueux s'illumina d'un sourire attendri. Par ce simple geste, sans dire un mot, sa femme avait réussi à le rassurer. Il se tourna vers elle, posa une main délicate sur son ventre rebondi, et l'embrassa amoureusement. Doucement, son épouse lui dit :
- Tu viens ?
Un simple hochement de tête fut sa réponse. Après tout, ils étaient ensemble... Lui prenant la main, il s'enfonça dans la chaumière et referma la porte sur l'orage. De sa voix bourrue, et pourtant pleine de tendresse, il appela leurs enfants, et demanda :
- Alors, qui veut entendre l'histoire du vaillant chevalier ?

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