Le feu

Publié le par Blanche

http://www.linternaute.com/savoir/diaporama/feu-de-foret/images/02.jpg

 

 

 

- Repliez-vous !

Le cri n'a pas couvert le rugissement des flammes, et les ombres qui se devinent à travers le rideau de fumée ne semblent pas obéir.


- Mais repliez-vous, bon dieu !!

Cette fois, enfin, les silhouettes noires reculent, obtempérant au hurlement de leur capitaine, entraînant à leur suite les longs serpents argentés qui les aident à combattre. Le vent a tourné, et les langues de feu se précipitent désormais sur les pompiers, menaçant leurs vies de leur appétit féroce. Ils se replient, rapidement, de manière ordonnée, jusqu'à leurs véhicules, et s'éloignent de la fournaise.

Le capitaine est le dernier à partir, il s'en fait un point d'honneur. Surtout, ne pas laisser d'hommes sur le front. Et alors qu'ils regagnent, à travers le maquis, leur quartier général, il en contemple, silencieux et impuissant, la destruction inéluctable. Les feuilles se tordent de douleur à l'approche des flammes. Le bois craque, consumé sur pied, torche vivante. Et ce bruit, qui hante leurs rêves, ce rugissement rauque du feu qui dévore tout...

Des flocons se laissent tomber, langoureux, sur leur caserne. Des flocons de cendres, mêlés à l'épaisse fumée. Les canadairs survolent la région, oiseaux salvateurs qui déversent des trombes d'eau. L'agitation est intense, à la caserne : les hommes courent, se relayant sur la brèche, luttant sans répit. Et au milieu, des dizaines de journalistes et de caméra de télévision sont là, se délectant de la scène, insensibles au drame qui se joue devant eux. Des pourris, des vendus qui traquent l'image parfaite, celle qui choquera le plus les français tranquillement installés sur leur canapé, oubliant leur conscience, leur bon sens. Aider ? Ça ne leur vient pas à l'idée, bien sûr. Chacun son métier. Ça rapporte tellement plus de filmer ça que de faire une bonne action...

C'est d'un pas rageur que le capitaine s'avance dans la salle de réunion, sous le regard inquiet de son commandant. Il a retiré son casque protecteur, dévoilant un visage sévère, couvert de suie. Il sent fort, un mélange de transpiration et de fumée. Il est en train de boire un grand verre d'eau quand son supérieur s'approche :


- Vous devez aller vous reposer, Capitaine Mattei.
- Hors de question, mon commandant. Je ne m'avoue pas vaincu. Jamais.
- Vous êtes en poste depuis plus de 30 heures, Capitaine, et vous ne serez d'aucune utilité si vous vous écroulez de fatigue.

Le regard que lui jette son subalterne fait reculer le commandant d'un pas. Il connait les hommes de cette trempe, et il sait qu'il ne s'arrêtera que lorsque la fureur du feu sera anéantie. L'autre en profite pour disparaître de son champ de vision.

Le capitaine est debout sur le toit de la caserne, immobile. C'est ici qu'ils surveillent les départs d'incendies, et parfois leur progression. Un torrent de glace se déverse dans ses veines. C'est dans ce maquis que son grand-père l'emmenait chasser. C'est là-bas, dans la clairière, qu'ils ont joué aux gendarmes et aux voleurs, avec ses amis d'enfance. Et ils se battaient pour ne pas être les gendarmes. C'est là-bas, plus à gauche, au pied de l'olivier centenaire, qu'il a embrassé pour la première fois une fille. Et c'est sur le chemin de terre qui serpente entre les arbres qu'il a rencontré sa femme, en panne d'essence.

C'est un incendie criminel, ils en ont la preuve. Des dizaines d'hectares qui partent en fumée, des milliers d'animaux condamnés, toute une région dévastée, parce qu'un détraqué prend son pied à voir ce spectacle. Si seulement il le tenait ...

Un de ses hommes le rejoint sur le toit, allié silencieux qui contemple, lui aussi, la dévastation. Il ne se risque pas à prononcer de paroles réconfortantes, ni de vaines promesses, il ne sait que trop bien à quel point ils sont impuissants.


- On est prêts à repartir, Capitaine.

Les feuilles qui se tordent de douleur à l'approche des flammes. Le bois qui craque, consumé sur pied, torche vivante. Et ce bruit, qui hante leurs rêves, ce rugissement rauque du feu qui dévore tout...


- On y va

Commenter cet article