La pluie

Publié le par Blanche

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Les premières gouttes de pluie s'écrasent sur le goudron brûlant au moment précis où Agathe sort de son travail. Un large sourire illumine son visage, et elle salue ses collègues qui s'attardent sur le perron d'un joyeux " bonne soirée !" Elle attend ce moment depuis des heures : elle n'a pas cessé de regarder le lent défilement des aiguilles de l'horloge.

Sa jupe virevolte lorsqu'elle franchit d'un bond le trottoir pour traverser la rue. Elle n'a pas de temps à perdre. Elle a prévu d'être à la librairie à 17h30. Elle a réfléchit à l'itinéraire le plus court, et en marchant d'un bon pas, elle arrivera à l'heure. Ce soir, en rentrant chez elle, elle se jettera sur le dernier tome paru de son auteur favori. Six mois qu'elle attend la suite des aventures de son héros ! Alors qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige, elle sera à la librairie à 17h30.

La pluie s'intensifie, amenant avec elle une brise fraîche qui apaise la chaleur des jours précédents. Elle n'a pas pris de parapluie, bien sûr, et c'est avec ravissement qu'elle tend le visage vers le ciel. L'odeur du bitume mouillé semble délicieuse aujourd'hui, alors qu'habituellement, elle la prend à la gorge et l'empêche de respirer. Les éléments sont avec elle, comme s'ils voulaient rendre cette soirée un peu plus exceptionnelle encore.

Elle s'enfonce dans les ruelles de la vieille ville. La pluie ruissèle désormais sur son visage et ses cheveux, la remplissant de joie. Les passants sont pressés autour d'elle, ils slaloment entre les balcons et les abris des magasins pour ne pas mouiller leur précieux vêtements. Agathe, elle, marche d'un pas dansant au milieu des ruelles, s'offrant à la pluie. Et lorsqu'une goutte vient s'écraser dans son décolleté, elle glousse d'un rire enfantin, et lui murmure : " Petite coquine va !"

La librairie n'est plus très loin, et elle franchit une flaque d'eau d'un bond léger. C'est une excellente journée ! Si ça ne tenait qu'à elle, elle tournoierait sur elle-même, célébrant avec les nuages cet évènement, comme une danse de la pluie moderne.

Enfin, elle arrive à la petite boutique. Elle jette un regard à ses vêtements détrempés, et hausse les épaules avec un petit rire mutin. Aucune importance ! Elle rentre à l'intérieur, inspirant cette odeur qu'elle aime tant. Agathe est une habituée de cette librairie. Elle avait été séduite par les hautes étagères boisées, cet univers à la fois chaleureux et feutré. Tant de mondes cohabitent sur ces rayonnages, et elle rêverait de tous les explorer. Le libraire surgit de sa réserve. C'est un vieil homme, un vrai passionné avec qui elle adore discuter pendant des heures. Même si Agathe n'est pas sa cliente la plus rentable, il la préfère à ces clients qui viennent acheter des titres prestigieux uniquement pour remplir leur bibliothèque. La jeune femme, elle, sait apprécier les bonnes choses, et c'est tellement rassurant de voir que la jeunesse aime encore lire !

C'est avec un sourire radieux qu'elle s'approche à pas légers du libraire, et lui demande le livre tant convoité. Mais le vieil homme lui annonce un retard imprévu dans les livraisons : il n'a rien reçu, et il n'aura rien avant le début de la semaine prochaine. Agathe tente, tant bien que mal, de masquer sa déception. Le libraire s'excuse plusieurs fois et lui conseille un autre livre. Elle ne l'entend plus, le fond sonore diffusé par la radio devient soudain familier. Cette chanson, elle ne la connait que trop bien : il y a deux ans, elle accompagnait le cercueil de sa soeur jusqu'au cimetière.

Le sourire a déserté son visage, et elle balbutie au libraire qu'elle reviendra. Il lui faut quitter cet endroit. Elle se précipite dehors. Des lambeaux de nuages gris s'accrochent aux immeubles, comme s'ils étendaient leur ombre malfaisante sur la ville. Elle reprend sa route d'un pas chancelant. Elle s'en veut : elle a été stupide de mettre tant d'espoir et tant de joie dans un simple tas de feuilles. Un bonheur complètement artificiel, creux, idiot.

La pluie s'abat sur la ville avec violence, achevant de dissoudre le masque déjà fissuré. Le masque d'une jeune femme souriante, aux yeux pétillants de malice. Ses collègues et ses amis la disent pleine de vie, forte et douce à la fois, mais toujours joyeuse. Mais elle sait que juste derrière se cache une gamine lasse de jouer à l'adulte, terrorisée par la solitude, fatiguée de cette vie qui ne lui a apporté que des douleurs et des déceptions.

Cette maudite chanson se répète à l'infini : depuis l'enterrement, elle ne peut plus l'écouter sans que les larmes courent sur ses joues. Elle n'arrive pas à faire le deuil, elle ne peut pas surmonter cette douleur. Elle avait 18 ans, un avenir prometteur, et une soif de vivre extraordinaire. Et tout s'est arrêté net quand sa voiture a été percutée par un jeune qui rentrait de boite de nuit. Elle donne le change à tout le monde, faisant comme si cet évènement ne l'a rendue que plus forte, et que la vie continue malgré tout. Mais ce n'est qu'une façade.

Elle erre dans les ruelles, le regard rivé au sol. Elle ne sent plus la pluie qui la trempe jusqu'aux os. Comme un château de cartes balayé par un coup de vent, elle s'effondre intérieurement. Toutes ses joies futiles, tout ce qui peut habituellement lui donner le sourire lui apparaît soudain vain. Et tout ce qu'elle s'évertue à ranger dans un coin de son esprit, pour oublier, revient avec force. Son mal-être, sa solitude, sa certitude de ne pas avoir sa place dans ce monde, ses peurs.

Les passants ont fuit le déluge pour se réfugier à l'abri. Elle s'assied sur un banc, les talons sur le bord de la planche, les bras enserrant ses jambes, le menton posé sur ses genoux. Ses larmes se mêlent à la pluie. Un tourbillon d'idées noires s'empare de son esprit. Son mal-être intérieur est devenu physique : une boule enfle dans sa poitrine.


"Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d'affreux naufrages appareille."


Elle a toujours été touchée par Verlaine, ce poète maudit, torturé par ses sentiments, persuadé qu'il était né sous la mauvaise étoile. Et quand elle ne va pas bien, ces quelques vers lui viennent à l'esprit, ils correspondent tellement à ce qu'elle ressent.

"Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville"

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