La peur

Publié le par Blanche

 


Les réverbères dispensent une lumière blafarde sur les rues de la ville déserte. La Lune va se coucher, fatiguée de son tour quotidien, et me laisse seul avec le silence oppressant. Je m'efforce de garder un pas régulier, ne pas écouter cette voix en moi qui m'ordonne de courir. Longeant les murs, je m'enfonce au coeur de la ville endormie.


Je me fige soudain au détour d'une ruelle, en voyant un homme au milieu de la place. Aussitôt, je regagne l'abri que m'offre l'angle de l'imposant bâtiment. Mes ongles trouvent le chemin de ma bouche, et peu après, le goût métallique du sang, si habituel et si rassurant, vient flirter avec mes papilles gustatives. Il ne doit pas me voir, il va les prévenir ! Je risque un oeil pour m'assurer qu'il est bien parti, mais ce bougre ne bouge pas. Je peste intérieurement, et regarde nerveusement derrière moi. La ruelle reste déserte. Mais que fait-il ? Allez, va-t-en ! Je dois bouger, ils vont me rattraper sinon. A moins qu'il ne soit leur complice... Peut-être m'attend-t-il ? L'homme est bien en chair, aussi grand que moi et sa silhouette ne m'est pas familière. Toujours personne derrière. Mais pour combien de temps ? Il faut y aller. Profonde inspiration, je range mes mains dans mes poches. Je m'efforce de prendre un air dégagé et m'avance doucement sur la place.


L'homme ne bouge toujours pas. Malgré moi, mes pas me conduisent près de lui, comme un ours attiré par le miel. Je veux les empêcher mais ils n'obéissent pas. Aux pieds de l'homme, une plaque, avec l'inscription " Jean Jaurès, 1859 – 1914". Mon regard furieux croise celui de la statue, mais elle reste de marbre. Une porte claque non loin, me faisant sursauter. Je m'éloigne à grand pas. Je ne dois pas rester là, je suis presque arrivé. Je ne veux pas retourner dans ma chambre blanche, je ne veux plus prendre leurs cachets, et je ne veux plus voir le docteur. A chaque fois, il veut me faire parler de ce qu'elle m'a fait, et il me regarde d'un air soucieux. Je l'aime pas beaucoup, le docteur, mais c'est moins pire que les autres gens. J'en suis parti, et je ne veux pas y retourner ! Alors j'irais me cacher, et ils ne me retrouveront jamais.


Un vacarme éclate soudain au sol. Les battements de mon coeur s'emballent et viennent cogner follement à mes oreilles alors que je cherche l'origine du chahut. A mes pieds, une bouteille de bière, vide, tourne doucement sur elle-même, et finit par s'immobiliser. Le goulot me désigne, aussi sûrement qu'un doigt accusateur. Il sait ! Il sait tout ! Ma bouche se dessèche, et je sens mes jambes vaciller. Il va les prévenir, il va leur dire où je suis, et ils vont me ramener dans cette horrible chambre. Mon coeur bat la chamade, si fort que j'ai l'impression que tout le quartier peut l'entendre. Je mordille à nouveau mes ongles, pétrifié, incapable de fuir le regard du goulot.


Des bruits de pas derrière moi ! Je bondis et me retourne vivement. Deux hommes, immenses, costauds, me désignent d'un geste du doigt. Un liquide glacé se déverse dans mes veines. Ce sont eux ! Je m'élance dans la direction opposée. J'ai l'impression qu'à chaque foulée mes jambes vont se dérober sous moi. Et pourtant je cours, je cours sans ralentir. C'est le diable que j'ai aux trousses. Les vitrines défilent, les rues se suivent, et je les sens sur mes talons. Je m'élance dans une ruelle, puis dans une autre, et enfin, j'arrive au Parc. Il vient tout juste d'ouvrir, et je me précipite à travers les allées de verdure. Je me faufile dans un bosquet, et je me laisse tomber au sol. Je suffoque, incapable de calmer les tremblements de mes membres. C'est une boule brûlante qui gonfle dans mon ventre alors que je les imagine m'attraper. Ils vont m'emmener dans la chambre, ils ne me laisseront plus jamais partir. Je ne veux plus être enfermé ! Ma respiration se bloque quand je sens un frémissement dans l'arbuste voisin. La bouche grande ouverte, j'essaie de prendre mon souffle. Les larmes roulent sur mes joues sans que je puisse les retenir. Je ne voulais pas la tuer, mais maman me faisait tellement de mal ! C'est à cause d'elle si je suis enfermé. Une main émerge de l'arbuste. Je suis tétanisé, incapable de penser, de bouger, ni même de respirer. Le bosquet s'écarte pour laisser la place à l'un de mes poursuivants. Son visage est terrifiant. Je me sens comme un lapin en proie à une rapace. Sa main se pose sur mon épaule. Non !!! Ne le laissez pas m'emmener ! Je ne suis pas fou !

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