L'absurde

Publié le par Blanche

Dans un silence de mort, les deux hommes se toisent. Les pieds légèrement écartés, les mains sur les hanches, si solidement campés au sol qu'une tornade ne pourrait pas les faire bouger, ils se défient du regard. Sous la chaleur des spots lumineux braqués sur eux, ils restent immobiles, leurs visages rudes et sévères parsemés de gouttes de sueurs se fixent mutuellement. Les caméras sont elles aussi des observatrices muettes, retransmettant le combat à venir aux quatre coins de la planète.

Ils sont dans une salle ronde, aux murs blancs immaculés qui semblent les encercler. Point de public, juste deux hommes face à face dans un ring d'un nouveau genre.
Résonnant comme un coup de tonnerre, une voix anonyme de baryton se fait soudain entendre, crachée par des hauts-parleurs soigneusement dissimulés :


- Allez-y !

Le premier des deux hommes prend une longue inspiration avant de déclamer :

- Je ne bois jamais d'eau parce les poissons y font des choses dégoûtantes, de W.C. Fields

Le second esquisse un rictus, et réplique d'une voix ferme :

- On dit qu'il y a dans le monde une femme qui donnerait naissance à un enfant toutes les deux secondes. Il faut absolument la retrouver pour l'empêcher de continuer, de Sam Levenson.
- Mon animal préféré, c'est le beefsteak, de Fran Lobowitz,
- Elle a tellement de dents en or qu'elle dort la tête dans un coffre-fort, de W.C. Fields.
- L'architecture, c'est l'art de perdre de la place, de Philippe Johnson.
- Mon frère prend un bain par mois, quoiqu'il arrive... qu'il en ait besoin ou pas, de Lawrence Durell.
- Mi-temps !

Une porte s'ouvre dans les parois immaculées, et l'arbitre s'avance. Il offre une petite bouteille d'eau aux deux duellistes puis un sourire quelque peu factice. Les bras mécaniques des caméras règlent leur champ de vision et agrandissent le plan. Après une pause de cinq minutes, durant laquelle ils ne se sont pas quittés des yeux, le combat reprend :

- Le flamand, ce n'est pas vraiment une langue, c'est plutôt une maladie de la gorge, de Mark Twain.
- L'Angleterre est le seul pays au monde où manger est plus dangereux que faire l'amour, de Jackie Mason
- Les Écossais portent des kilts parce les moutons peuvent entendre de très loin le bruit des fermetures Eclair, de Blanche Knolt.
- Le meilleur remède contre le mal de mer, c'est de s'asseoir sous un arbre, de Spike Milligan.
- Pourquoi est-ce qu'une carotte est plus orange qu'une orange ? De Ambrose Dukes
- Si ça ressemble à un lapin, que ça marche comme un lapin et que ça bouge comme un lapin, il faut le laisser encore un peu dans le micro-ondes, de Lori Dowdy.
- C'est terminé !

L'arbitre s'avance et sépare les deux hommes qui s'étaient rapprochés, menaçants, à mesure que le duel prenait de l'ampleur. Puis, ce sont les agents de la sécurité qui raccompagnent galamment les deux hommes jusqu'aux loges, le temps de prononcer le verdict.

 

Devant les millions de télévisions du monde entier, les spectateur retiennent leur souffle. Certains y vont de leurs pronostics pendant la coupure publicité, mais tous se taisent lorsque le présentateur explique en détail les enjeux du combat.


Une heure plus tard, l'écran montre à nouveau les deux duellistes, côte à côte, le menton relevé et le dos bien droit. L'arbitre se place face à la caméra, et déclare sur un ton solennel :


- Le combat est désormais terminé. Suite au vote des jurés déclarés volontaires, nous avons un vainqueur, le Général Grafdield. En lieu et place d'un combat armé, ce duel accorde le territoire de l'Alaska au Portugal. La demande des Etats-Unis est rejetée. La bonne soirée à vous !


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