Deux hommes

Publié le par Blanche

 

 

 

 

Kaelig, imposante carrure à la crinière dorée, se tient debout, immobile, dans le vestibule d'entrée de la superbe demeure. Son regard émeraude, usé, parcourt les mosaïques et les peintures qui ornent les murs, comme si ces décorations pouvaient l'aider...

Si au moins elles pouvaient le distraire un instant de ce qui l'attend, ce serait toujours ça. Mais non, impossible d'ignorer la peur qui lui tord le ventre, les voix qui susurrent insidieusement les pires horreurs imaginables. Dans un cliquetis de chaîne, Kaelig croise les mains et essaie de prendre un air dégagé. Attendre. Malgré son envie de savoir, l'esclave redoute trop l'implacable existence qui sera sienne pour montrer la moindre impatience.

Une vaste plaine, où l'herbe haute semble danser au gré du vent tant l'artiste est brillant. Des arbres qui tutoient les nuages, dressant majestueusement leurs troncs rugueux vers l'infini. La peinture murale est magnifique, et rappelle douloureusement à Kaelig sa campagne natale. Une vie paisible, bien que difficile, rythmée par le travail des champs. Et puis, l'envahisseur romain qui s'avance tellel une vague dévastatrice, ne laissant que des ruines dans son sillage. Une poignée d'hommes, armés de fourches tordues et de bâtons de bois. Face à des centaines de soldats de métier. Et la terre qui s'abreuve du sang de ses enfants. Kaelig hausse doucement les épaules. Les villageois n'avaient aucune chance. En moins d'une heure, leur village avait été brûlé, et les survivants avaient rejoint les rangs d'hommes et de femmes enchaînés qui suivaient l'armée. De retour à Rome, après un voyage de plusieurs semaines qui avait décimé les plus faibles, les barbares avaient été vendus comme esclaves. Les Celtes étaient prisés pour leur résistance à la tâche. Et il n'avait pas fallu longtemps pour que Kaelig soit vendu à un propriétaire terrien.

Kaelig se détourne de la peinture, refusant de penser aux années qui avaient suivi. Mais on n'oublie pas la faim, les coups, l'épuisement et les humiliations si facilement. L'esclave inspire longuement, et tente de calmer les battements affolés de son coeur. Tout ça est fini. Son ancien maître, ruiné, avait dû revendre tous ses esclaves. Et le voilà possession d'un inconnu, déjà redouté. Un objet, un outil dont son maitre se servira a satiété, et qui sera revendu une fois inutile. La fraicheur de la pièce le fait frissonner, lui qui ne porte qu'une toge brune simple qui ceint ses reins. Son maitre, lui, sera richement vêtu d'une toge en lin blanc.

Des sandales qui claquent sur le sol marbré le font se retourner dans ce cliquetis de chaînes détesté. Accompagné du marchand d'esclave, un grand brun s'avance.Son port altier, ses traits délicats, ses yeux bruns, rien n'échappe à l'observation minutieuse de Kaelig, qui se garde bien de croiser son regard, et, dans une attitude soumise, attend le verdict. Les années d'esclavage l'ont rendu docile : brisée, tout idée de révolte; oubliée, toute envie de liberté. La fatalité de cette vie s'est imposée à lui, à force de coups et de privations. Il n'y a eut qu'un seul Spartacus, et Kaelig n'en a pas l'étoffe.

Le marchand est reparti, une bourse lourde entre les mains, sans que l'esclave s'en aperçoive. Maître Tiberius est resté, lui, et contemple Kaelig. Puis, d'un geste, l'invite à le suivre. Toujours ce bruit de chaînes. Toujours la peur intense. Arrivés dans l'atrium, le maitre s'immobilise, et s'assoit sur un banc de pierre. Kaelig reste figé, ignorant la conduite à tenir.

- Assied-toi.

Aussitôt l'esclave se laisse tomber à terre. Instinct de survie ? Besoin viscéral de ne plus souffrir ? Aucune importance, Kaelig obéit.

- Comment était ton ancien maître ?

L'esprit bouillonne, tourbillonne, cherchant vainement une réponse satisfaisante : critiquer révèlerait un mauvais penchant que le Maître pourrait ne pas apprécier, encenser montrerait une adhésion à la situation. Et la question pourrait très bien être un piège... Mais la voix du Maître, légère comme une brise d'été, poursuit déjà :

- Ne te tracasse pas. J'ai vu les marques sur ton dos, inutile de me répondre. Regarde-moi.

L'esclave relève la tête, mais se garde bien de croiser son regard, et fixe ses pommettes. Un léger toussotement suffit à le convaincre de lever encore les yeux, alors qu'une conscience aigüe de sa condition le force à étouffer tout espoir.


- Ecoute-moi bien, Kaelig. Je ne te traiterais jamais comme lui. Tu n'es ni un objet, ni un outil. Tu es un homme. Les circonstances t'ont placé dans cette situation, et nous ne pouvons pas y remédier pour l'instant. Mais je te traiterais toujours avec les égards dûs à un homme.

Kealig le dévisage, stupéfait, n'osant croire les paroles qu'il a entendu. Serait-ce possible ? Alors, lentement, un sourire se dessine sur son visage, et dans ses yeux brille un soulagement indicible. La sincérité dans le regard de Maitre Tibérius lui prouve que ce n'est pas un piège. L'étincelle d'espoir bridée s'embrase alors, pour devenir une fière lueur. Dans l'atrium, deux hommes esquissent les prémices d'une sincère amitié.

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